03/10/2013
Revue de presse de la Mission Agrobiosciences, 3 octobre 2013
Mots-clés: Climat

Le nouveau rapport du GIEC sur les changements climatiques : du réchauffé ?

R.K Pachauri, Président du GIEC Vendredi 27 septembre ont abouti les négociations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) concernant le premier volet de son cinquième rapport, soit l’état de la science sur les changements climatiques. Ce rapport est à la fois un objet scientifique, qui servira de base pour la recherche sur le climat dans les années à venir, et bien évidemment politique, puisque les scenarios présentés fixent un cadre pour les négociations internationales à venir. Le rapport dans son intégralité sera, lui, livré en octobre 2014, avec des parutions intermédiaires : « Changements climatiques : Impacts, Adaptation et Vulnérabilité » en mars 2014 et « Atténuation des changements climatiques » en avril 2014.

Comme l’explique la climatologue Valérie Masson Delmotte, une des 800 scientifiques membres du GIEC, dans un entretien au Point, cette synthèse est le fruit d’une rencontre décisive entre le monde scientifique et technique. La négociation ne porte pas sur les résultats mais sur la façon de les faire entendre : « Nous, scientifiques, travaillons sur le climat de la planète, mais eux [assemblée des délégués des différents pays] représentent la planète humaine. Le fait que le document soit approuvé par des pays aussi différents que l’Allemagne, l’Arabie saoudite, le Brésil et la Chine est un véritable atout pour les discussions entre États. »

Une affaire de probabilités…

Quoi de neuf sous le soleil, depuis la synthèse de 2007 ? Essentiellement l’accentuation des tendances et le renforcement du degré de fiabilité des résultats. Sur les températures d’abord, comme le relève Stéphane Foucart du Monde. Le caractère anthropique du réchauffement passe en effet dans la catégorie « extrêmement probable » selon le jargon du GIEC (soit probable à plus de 95%, contre 90% en 2007), faisant des trois dernières décennies les plus chaudes depuis 1 400 ans. On est très loin du scoop mais il reste important pour le GIEC d’établir la responsabilité humaine dans le réchauffement planétaire tant cet aspect est au cœur de la bataille idéologique. Les prévisions confirment une élévation de température comprise entre 0,3 °C et 4,8 °C pour la période 2081-2100, par rapport à celle de 1986-2005. Il est également jugé très probable que l’augmentation de la fréquence des évènements extrêmes soit imputable à l’activité humaine.

Très probables également l’accélération de la fonte des neiges et des glaciers et la montée du niveau des eaux. Du coup, c’est sur les prévisions du niveau des mers futur que les résultats varient le plus depuis le dernier rapport. En effet, celui-ci n’intégrait pas les pertes de glace de l’Antarctique et du Groenland. Dans le scénario le plus noir, l’élévation moyenne s’élève à 98 cm, toujours sur les mêmes périodes de référence.

De fait, les scénarios proposés sont le fruit d’une nouvelle méthodologie. Jusque là, ils se basaient sur des postulats socio-économiques et en tiraient différents niveaux d’émissions. Afin de limiter les incertitudes, la méthode a cette fois-ci été inversée : les nouveaux scénarios fixent a priori différents modèles d’équilibre énergétique et leur niveau de concentration en gaz à effet de serre (GES). A partir de ces concentrations, sont déterminés des scénarios d’émission de GES qui, en retour, permettent de calculer des scénarios socio-économiques compatibles. Le GIEC a ainsi travaillé sur quatre scénarios, contre six précédemment : RCP2.6, RCP4.5, RCP6.0 et RCP8.5, sachant que le scénario RCP2.6 est le plus optimiste avec une augmentation des températures en deçà des 2° C d’ici à 2100. Si la synthèse aux décideurs ne détaille pas les politiques et les mesures à mettre en œuvre pour atteindre cet objectif ambitieux ( il faudra attendre pour cela la parution du chapitre 3 du rapport), il est hautement probable que la trajectoire décrite suppose des choix technologiques importants, notamment le développement du captage et stockage du carbone. A l’autre bout, le RCP8.5 est le plus pessimiste, mais reste un scénario probable puisqu’il correspond à la prolongation des émissions actuelles.

…et d’influences diplomatiques

Il y a bien eu des négociations, parfois même âpres, pour aboutir à cette synthèse de consensus. Un délégué a ainsi confié au Monde que "ce sont clairement l’Arabie saoudite et la Chine qui ont le plus cherché à affaiblir le texte", en particulier pour ne pas mettre en évidence le seuil de carbone permettant de maintenir l’élévation des températures en deçà du niveau fatidique des 2 degrés. A tel point qu’un éminent climatologue chinois, Qin Dahe, coprésident du premier groupe de travail du GIEC, est monté au créneau en intervenant publiquement auprès de la délégation gouvernementale chinoise.

Car la Chine, premier émetteur en volume de gaz à effet de serre, a gros à jouer pour sa crédibilité internationale sur ce dossier. Si, comme le rappelle Les Echos, le gouvernement a pris des résolutions ambitieuses (réduction de 17% des émissions par unité de PIB, passage de 70% à 65% de la part du charbon d’ici 2017 et à 13% de renouvelables dans le mix énergétique), c’est plus dans l’application que dans la formulation des objectifs que réside le problème. Car celle-ci est dans les mains des autorités locales. Même si l’Etat central a décidé de conditionner l’avancement des carrières des fonctionnaires à leurs prises en compte des enjeux environnementaux, c’est toujours la poursuite de la croissance qui dans les faits leur est bénéfique.

Mais l’influence des gouvernements s’est aussi fait sentir dans l’orientation donnée à certains aspects du rapport. Sur les prévisions par exemple, qui étaient jusque là tournées vers le XXIe siècle, le 5e rapport a intégré à la demande des gouvernements des prévisions décennales, sur le plus court terme donc et, à plus long terme, à l’horizon de l’année 2300.

Par ailleurs, il n’est pas anodin que la géo-ingénierie soit pour la première fois mentionnée dans la synthèse aux décideurs. Là aussi, on peut y voir l’influence des gouvernements, particulièrement intéressés par ces procédés de manipulation du climat, comme l’augmentation du nombre d’aérosols dans l’atmosphère, qui permettrait de ne pas réduire les émissions. Ces techniques font l’objet de vives controverses et M. van Ypersele, vice-Président du GIEC se défend dans le Monde d’ouvrir une brèche : "Nous soulignons tous les risques et les incertitudes liés à la géo-ingénierie. Ne pas traiter cette question dans le rapport du GIEC ouvrirait la porte à ce qu’on puisse en dire n’importe quoi."

Bien plus, il semble que l’influence des gouvernements ait joué dans la minimisation des résultats des précédents rapports. C’est en tout cas ce que rapporte Stéphane Foucart du Monde, à la suite d’une étude d’une équipe d’historiens des sciences, de sociologues et de climatologues parue dans la revue Global Environmental Change qui ont analysé les quatre précédents rapports. Il semble ainsi qu’un certain nombre de résultats sur les effets du réchauffement aient été systématiquement sous- estimés. Le conservatisme scientifique prévaudrait également pour satisfaire au « "principe de moindre étonnement", selon lequel une hypothèse ou un résultat a plus de chances d’être accepté s’il ne heurte pas par ses aspects spectaculaires ou dramatiques. » Les mots sont au cœur de la bataille scientifico-politique sur le climat comme l’illustre cette anecdote : « L’un des auteurs du deuxième rapport, qui a été rendu en 1995, raconte volontiers qu’une discussion très "politique" opposa les scientifiques sur le choix des mots à utiliser pour décrire l’empreinte du réchauffement anthropique, qui venait alors d’être détectée : était-elle "appréciable" ou "discernable" ? "C’est le mot discernable qui fut retenu, raconte Naomi Oreskes. Le terme n’est pas faux, mais c’est clairement le plus faible des deux." » Et c’est bien sûr sur les mots que jouent encore et toujours les climato-sceptiques.

Les climato- sceptiques toujours sur la brèche.

Dans la catégorie « réchauffé », le cortège des réactions des climato- sceptiques finirait par lasser s’ils ne parvenaient pas à renouveler leur approche avec un certain talent. En cause, cette fois, la pause du réchauffement qui jetterait le discrédit sur toute forme de réchauffement climatique. On constate bien en effet un ralentissement du réchauffement du climat depuis une quinzaine d’années. Comme l’explique Valérie Masson Delmotte au Point « Plusieurs éruptions volcaniques et une baisse de l’activité du Soleil ont joué un rôle dans ce tassement de la hausse des températures, mais à la marge. La cause principale est à chercher dans les océans, où la chaleur s’accumule en profondeur. » 93% de l’énergie emprisonnée par les GES étant stockée dans les océans, il suffit d’un petit échange d’énergie entre océans et atmosphère pour entraîner une évolution des températures d’une décennie à l’autre. Mais climatologie n’est pas météorologie et les tendances s’évaluent sur le long terme. Or à 30 ans tous les scénarios concluent à un réchauffement.

Autre technique, celle- ci bien rodée, la décrédibilisation systématique du GIEC. Méthode éprouvée en 2007 lors du climategate (fuites de courriels d’universités anglaises censés contenir la preuve du catastrophisme du GIEC), elle a pris cette fois la forme d’une fuite d’un prétendu rapport intermédiaire reconnaissant l’influence exclusive du soleil dans le réchauffement planétaire, rapport qui s’est avéré être un document non officiel.

Du Nord au Sud, les Etats soufflent le chaud et le froid

Les gouvernements chinois et brésiliens n’ont pas communiqué de façon officielle sur la sortie du rapport. Mais les réactions ont été vives du côté médiatique et de la société civile, particulièrement au Brésil, où les enjeux environnementaux donnent lieu à des confrontations importantes notamment entre les compagnies minières ou d’agrobusiness et les mouvements sociaux. Nicolas Bourcier, correspondant du Monde au Brésil, relaie les préoccupations des milieux environnementalistes qui s’alarment de l’accentuation des tendances climatiques : «  augmentation des précipitations dans les régions déjà à fortes pluies et la diminution de l’humidité dans les zones sèches. »

Côté états-unien, il semble que la tendance soit plus favorable à la prise en charge des enjeux climatiques. Historiquement mauvais élèves de la lutte contre le changement climatique, principaux émetteurs de GES par habitant, les Etats-Unis ont été plutôt conciliants dans les négociations sur la synthèse aux décideurs, à la grande surprise de nombre de participants, ainsi que le rapporte Stéphane Foucart. Cette attitude est à mettre en regard avec les récentes annonces faites par le Président Obama qui a annoncé un plan climat ambitieux en juin dernier, et proposé un virage pour réduire les émissions des centrales à charbon qui produisent 40% de l’électricité du pays et représentent 1/3 des émissions. Comme le rapporte Lucie Robequain, correspondante des Echos à New-York, « des normes drastiques viennent d’être annoncées, qui demanderont plusieurs années avant d’être appliquées : les centrales devront notamment stocker 40% de leurs émissions de carbone, ce qui nécessitera des structures plus modernes, et coûteuses. » Ceci pourrait porter un coup fatal à la filière minière, entraînant la fermeture de 1000 centrales en même temps que cela permettrait un développement sans précédent des énergies renouvelables. Mais cette nouvelle orientation, si elle suscite l’enthousiasme de certains, rencontre de farouches résistances, à commencer dans son propre camp. Sur cette question, les démocrates des régions minières, à un an des élections de mi-mandat, se désolidarisent de la Maison blanche. Le Président Obama a donc décidé de contourner le Congrès et de procéder par ordonnance.

Reste que les efforts apparemment consentis pourraient être compromis par la position pro fossiles non conventionnels de l’administration Obama qui donnerait son accord à la construction d’un oléoduc de 2000 kilomètres, le Keystone XL, transportant des sables bitumineux du Canada au golfe du Mexique. Les Etats-Unis restent par ailleurs très en deçà des objectifs d’émissions que se sont fixés les autres pays occidentaux et tout particulièrement l’Union Européenne, avec un effort cinq fois moindre.

Europe, bonne élève mais peut mieux faire

Dans ce contexte un rien anxiogène, les regards sont braqués sur les négociations à venir. Est-ce que le processus de négociations franchement en panne est capable d’accoucher dans les 3 ans qui viennent d’une nouvelle génération d’accords ? Sur cette question, le très peu probable l’emporte.

Même l’Union européenne, pourtant à la pointe du combat et qui va très certainement atteindre les objectifs des 3X20 à l’horizon 2020 (réduction de 20% des émissions, passage à 20% de renouvelables, réduction de 20% des consommations d’énergie, 16% selon les prévisions sur ce troisième point), est en proie au doute. Elle craint pour sa compétitivité face à un marché de l’énergie dont les prix ont chuté du fait de l’exploitation américaine des gaz de schiste et du refus des pays émergents de prendre des dispositions contraignantes. Anne Bauer, correspondante des Echos à Bruxelles, pointe un durcissement des négociations communautaires autour de la fixation de nouveaux objectifs en 2030 et de la baisse de 45% des émissions. Mais elle souligne que « le cœur de la bagarre porte sur la nécessité de fixer à nouveau ou non des objectifs pour les énergies vertes et la lutte contre le gaspillage. Nombre de lobbies industriels plaident pour leur abandon, tandis que les Verts réclament une réelle transition énergétique, avec des objectifs de 45 % d’électricité verte et de 40 % d’économie d’énergie. » La très charbonneuse Pologne, pays hôte de la prochaine conférence climatique en décembre 2014, refuse quant à elle toutes contraintes réglementaires supplémentaires. De quoi jeter un certain discrédit sur la capacité des Européens à montrer l’exemple, alors qu’en 2015, la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 21) se tiendra à Paris.

L’idée d’une troïka Varsovie, Lima, Paris (respectivement COP 19, 20 et 21) est avancée afin de garantir les meilleures chances de succès des conférences à venir. Lors de la réunion préparatoire, Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, et Pascal Canfin, ministre du développement, ont fait valoir les positions de la France : proposer un agenda des solutions plutôt que de laisser la négociation s’enliser sur des objectifs d’émissions, associer les collectivités territoriales, faire de la lutte contre le changement climatique une perspective de sortie de crise et de développement pour tous.

Autant de bonnes résolutions, que la France et l’Europe pourraient commencer à s’appliquer à elles mêmes avant de tenter d’en convaincre les émergents.

Le Monde, Les Echos, Le Point, France Info, RAC France

Sources

Pour un décryptage détaillé du contenu de la synthèse aux décideurs : http://leclimatchange.fr/

Le Point, Rapport du Giec : "Le changement climatique va se transmettre d’une génération à l’autre"

Les Echos, GIEC : quelle politique climatique aux Etats-Unis, en Chine et en Europe ?

France Info, Comment les climato-sceptiques essayent de torpiller le Giec

Le Monde, Réchauffement climatique : les experts du GIEC durcissent leur diagnostic

Le Monde, Par prudence, le GIEC aurait sous-estimé les effets du réchauffement

Le Monde, Qui sont les scientifiques qui ont rédigé le rapport du GIEC ?

Le Monde, Le silence des puissances émergentes après le rapport du GIEC

TELECHARGER EGALEMENT SUR LE SITE DE LA MISSION AGROBIOSCIENCES
Le Cahier Changement du climat, climat du changement, une table ronde avec Daniel Boy, Olivier Godard et Bernard Seguin. Octobre 2011.

Le Cahier Quel climat fera-t-il demain ?, Avec Jean-Claude André, météorologue et physicien, et Emmanuel Cloppet, agronome (2003)

Le changement climatique, à la fois inéluctable et incertain ?. Le discours sur le changement climatique n’est-il pas plus bouleversant que le changement lui-même ? Un billet de Jean-Claude Flamant (2008)

Le cahier Quelle élévation du niveau des mers dans le cadre du réchauffement climatique ?, avec Anny Cazenave, océanographe (2005)

Le Cahier des contributions "Que construisent les normes environnementales dans le champ de l’agriculture ? ", juillet 2013

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