25/03/2008
Vissac

Bertrand Vissac (Portrait et hommage)

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Bertrand Vissac nous a quitté le 31 août 2004. Ce grand chercheur en zootechnie a traversé l’histoire de l’Inra depuis les années 50. Institut de recherche où, d’entrée de jeu, il a exercé de multiples fonctions et de très hautes responsabilités... Toute l’équipe de la Mission Agrobiosciences a souhaité lui rendre hommage en rassemblant ici des articles qu’il a publiés et divers documents qui retracent son formidable parcours.

Sa dernière intervention publique, Bertrand Vissac l’avait exprimée devant le public de l’Université d’été de l’Innnovation Rurale le 6 Août 2004 à Marciac. Elle est désormais en ligne.

Nous vous proposons également de lire (ou relire) des interventions récentes de Bertrand Vissac :
La race, l’eau et le sperme de taureau

Race, territoire, santé et développement durable

Sept flashs sur Jacques Poly et une époque de certitude... (de 1950 à 1995)

Bertrand Vissac, propos recueillis par D. Poupardin

De la génétique aux totems du développement local

Université d’Eté de Marciac. Août 2004

Prendre en compte le temps des générations
Par Bertrand Vissac, Directeur de recherche émérite.

Invité par Jean-Claude Flamant à prendre la parole afin de témoigner des dix ans de l’Université d’Eté de Marciac, Bertrand Vissac avait ce jour-là exhorté le public à prendre en compte pleinement la notion du temps des hommes et des générations. Ingénieur agronome de formation, Bertrand Vissac a dirigé les départements de Génétique animale puis de Recherches sur les systèmes agraires et le développement, à l’Inra. Il est notamment l’auteur du livre ‘‘Les vaches de la République, saisons et raisons d’un chercheur citoyen » (Editions Inra, 2002). Bertrand Vissac est décédé peu de temps après cette intervention, à la fin du mois d’août 2004.

« Quand je suis venu à la première Université d’Eté, j’étais l’ancêtre, le grand-père... A l’époque, nous n’étions pas à Marciac même, ce n’était pas assez sérieux ! Il fallait quand même être dans un lieu protégé du bruit, de l’ambiance festive. Nous réfléchissions alors au développement local... Vous vous rendez compte du chemin parcouru ? Nous en sommes aujourd’hui aux agricultures du monde, et avec quel public, avec quelles compétences et quelle lucidité !

Aujourd’hui, je souhaite un bel avenir à cette Université d’Été, en lui demandant de prendre en compte le temps. Celui des générations humaines et des générations animales qui leur sont liées. Les vaches représentent un élément essentiel du système, ce sont elles qui nous ramènent à la terre, qui apportent les engrais, mais aussi des produits. Regardez de quelle manière les situations de crises en général se traduisent par un effondrement de l’élevage, comme nous l’avons vu hier, avec les Pays de l’Est. Si nous regardons la situation de la France, Marciac est probablement assez exemplaire. En deux siècles, nous avons vécu des alternances de générations humaines. L’une était tournée vers l’industrialisation : on croyait que tout allait être résolu. Nous étions dans les Trente Glorieuses. Cela a été suivi par un retour à le terre, à la paysannerie, au local, au terroir. Nous sommes un peu dans cette situation d’équilibre et d’alternance. Nous ne pouvons pas vivre uniquement derrière les forges de l’industrialisation, il faut qu’un équilibre s’établisse grâce à l’existence de paysanneries encore fortes, du moins dans la mémoire des gens. Marciac a la chance de ne pas avoir vécu de totalitarisme, de colonisation destructrice : cet équilibre doit être maintenu. Vive l’Université d’Été de Marciac ! »

En hommage à Bertrand Vissac
Pour poursuivre nos conversations inachevées...

Par Jean-Claude Flamant. 2 mars 2005

A l’occasion de la journée du 2 mars 2005, durant laquelle la communauté scientifique rend hommage, durant le Salon de l’Agriculture, à Bertrand Vissac, Jean-Claude Flamant a souhaité prendre la plume et s’adresser à celui dont il fut un disciple et un compagnon de route. Une longue lettre qui, au fil des souvenirs, évoque non seulement la trajectoire de ce grand chercheur citoyen qu’était Bertrand Vissac, mais aussi ses fulgurances, sa véhémence et ses saines insolences, sans oublier son insatiable soif de converser pour mieux convaincre et aller toujours plus loin dans la réflexion.

Bertrand, je voudrais poursuivre avec toi nos conversations inachevées... Par exemple, celle que nous avons eue, l’été dernier, sous les platanes de Marciac. Tu t’étais joint à nous pour débattre de la question du « destin des agricultures d’ici... dans le champ des agricultures du monde », et tu avais argumenté en faveur de ce que pouvait apporter à ce propos une réflexion sur ce que tu appelais « les grandes oscillations de l’histoire de l’agriculture moderne », en particulier celles qui alternent les mouvements d’industrialisation ouverts au monde et les mouvements de retour aux valeurs portées par les agriculteurs locaux.

De telles conversations, tu les as entretenues avec beaucoup d’entre nous au long des décennies... Des conversations qui étaient pour toi des moments forts pour faire partager les idées que tu venais de découvrir, qui t’avaient conquis et que tu souhaitais qu’elles emportent aussi notre conviction. Tout cela émergeait de façon parfois tumultueuse... des conversations dont certains de tes interlocuteurs s’échappaient avec un sentiment de décalage par rapport à leurs préoccupations du moment, alors que pour d’autres elles témoignaient d’un état d’esprit toujours en rebondissement. Les conversations suivantes en étaient le prolongement. Mais tu étais déjà allé plus loin ! Pour certains, c’était décourageant ! Pour les autres, c’était stimulant !

Je ressens que ces échanges ont été insuffisants entre nous, inachevés... Nous ne sommes pas allés jusqu’au bout de ce qui nous passionnait ensemble. Ces conversations s’interrompaient non pas parce que nous avions conclu, mais parce que c’était l’heure de rejoindre l’avion de Toulouse, ou qu’il fallait aller au rendez-vous suivant. Nous nous disions à bientôt. Quelques mots avec la promesse de poursuivre, de se revoir pour le faire, car nous ressentions que nous avions tant de choses à nous dire.

Cette participation l’été dernier à la 10ème Université d’Eté de l’Innovation Rurale, ce fut comme un clin d’œil entre nous. Je t’avais demandé d’y évoquer l’ambiance de la « 1ère », un essai que j’avais tenté avec le concours des plus proches amis de l’INRA, de la Fondation Pierre Sarazin, des organisations professionnelles agricoles... dans le cadre du Festival de Jazz in Marciac. Cela se passait en 1995 dans les locaux de la cave coopérative de Madiran, avant d’aller écouter Diane Reeves et Dee-Dee Bridgewater sous le grand chapiteau en soirée. Tu avais répondu présent à cette invitation inhabituelle, avec curiosité et humour, comme une occasion de jalonner la progression des idées, de disposer d’une écoute complice pour tester quelques idées atypiques difficilement audibles rue de l’Université m’avais-tu dit alors.

Mais, avant de reprendre le fil de ces conversations inachevées, je veux écrire qu’après ta brutale disparition, le 31 août dernier, deux familles scientifiques se considèrent comme orphelines. Deux familles scientifiques dis-je, puisque tu as d’abord succédé à Jacques Poly comme Chef du Département de Génétique Animale de 1973 à 1980. Puis tu as été également le fondateur et le Chef du Département SAD « Systèmes Agraires et le Développement » (aujourd’hui appelé « Sciences pour l’Action et la Décision ») de 1980 à 1993. Ce qui signifie que non seulement tu as dirigé successivement deux Départements de recherche - au total vingt ans, ce qui est probablement un record - mais, aussi, que tu les as dirigés simultanément durant un temps, jusqu’à ce que soit mis fin à ce que certains considéraient comme une incongruité administrative et d’autres comme une source de difficultés inutiles pour le bon fonctionnement de l’institution. Pour ma part, je partage avec toi l’idée qu’il n’y avait pas là une absence de pertinence scientifique, pertinence qui doit être première pour un organisme de recherche ! Car le reste devrait suivre ! Après tout, n’y avait-il pas dans cette idée de « double appartenance scientifique », dont nous étions tous les deux les promoteurs, les prémisses des « unités mixtes » d’aujourd’hui ?

Ton ouvrage magistral, publié en 2002, après une dizaine d’années d’écriture - « Les vaches de la République. Saisons et raisons d’un chercheur citoyen » - constitue le témoignage de ta trajectoire toute consacrée à l’INRA. Un engagement que tu as vécu d’abord en militant de la modernisation de l’élevage français, au cœur même de ce mouvement, dans l’équipe constituée par Jacques Poly à la fin des années cinquante, un patron décidé à rendre opérationnels les principes théoriques de la génétique quantitative pour combler le retard de productivité des vaches laitières de nos campagnes par rapport aux hollandaises ou aux danoises des prairies de la Mer du Nord. Ces principes scientifiques étaient acquis dès les années trente, mais l’audace consistait à vouloir les transformer en action, par la possession et la maîtrise des nouveaux outils offerts par le traitement informatique de l’information combinés aux avantages apportés par l’insémination artificielle - autre instrument de modernité scientifique dans les campagnes. Travailler dans cette équipe, installée d’abord rue de l’Estrapade à Paris, à l’ombre du Panthéon, dans les locaux disponibles de l’Institut d’Hygiène Alimentaire, puis à Jouy-en-Josas, n’était pas de tout repos. L’exigence était permanente, le verbe souvent haut et la fumée des cigarettes épaisse dans les bureaux. Un des critères de sélection était même qu’il fallait savoir jouer au bridge ou participer aux week-ends de chasse ! Quoiqu’il en soit, il y avait un souffle tout à fait exemplaire, celui de la tension entre la production scientifique, le partenariat de terrain avec les acteurs de la sélection des grandes races animales et la volonté de faire œuvre publique. Je considère comme un privilège d’avoir été formé à cette école !

L’accession du patron, « incontesté et incontestable », au cabinet du Ministre de l’Agriculture - Edgar Faure - allait permettre de traduire en une Loi sur l’Elevage, votée à l’unanimité par l’Assemblée Nationale en 1966, les leçons tirées des essais réalisés avec quelques professionnels pionniers sur le terrain, dans l’Yonne sur les vaches laitières, dans le Tarn sur les bovins à viande et dans l’Aveyron sur les brebis laitières. C’était le couronnement politique d’une stratégie scientifique toute tendue par le souci du développement de l’élevage, la démonstration éloquente de ce que pouvait produire une démarche de recherche-action dans le domaine de la zootechnie. Mais, derrière ce succès - la Loi sur l’Elevage est aujourd’hui toujours agissante - il y avait tout un travail d’élaboration de modèles théoriques pour raisonner l’amélioration génétique des populations animales sur la base de l’hérédité des caractères de production, tout un travail aussi de construction de logiciels originaux sur des ordinateurs monstrueux pour traiter des millions d’informations - production laitière, vitesse de croissance, naissances et paternités. Il y avait également l’émergence et l’installation de cette équipe remuante au sein d’un réseau international d’équipes de recherches, en Europe comme aux Etats-Unis. Tout un travail. Ton travail ! Tom Sutherland, otage américain au Liban et qui avait consacré une année sabbatique auprès de toi en 1967, le mentionne dans son livre en évoquant ses échanges avec Jean-Paul Kauffmann. Car ce qui est remarquable, c’est que tu avais mis les mains dans le cambouis, en créant des logiciels informatiques directement utilisables pour l’évaluation de la valeur génétique des reproducteurs.

Avec Jacques Poly et Marcel Poutous, tu m’as introduit à ce monde passionnant et passionné, et tu m’as appris mon métier de jeune chercheur. Par la volonté de Jacques Poly, j’étais affecté aux brebis laitières Lacaune, « à l’ombre des bovins », mais aussi un privilège car c’était son domaine propre de recherche et d’action qu’il avait dû quitter pour ses fonctions au cabinet du ministre. Or, le succès de son engagement, depuis le milieu des années 50, auprès des producteurs de lait et des industriels de Roquefort avait conduit ceux-ci à vouloir la création par l’INRA d’un domaine où seraient conduites des expérimentations sur la diversité génétique des races de brebis laitières et leur intérêt pour la production de lait et de fromage. Ce fut le domaine de La Fage, un ancien manse de l’époque carolingienne, constitué de quatre-vingts hectares de terres cultivées adossées à l’immensité des landes et des parcours depuis la falaise du Causse du Larzac. C’est ainsi que je découvris l’importance de se consacrer aussi à l’étude des territoires apportant leurs ressources fourragères aux troupeaux, dans ce domaine caussenard qui se présentait comme à la fois « terres de labours et terres de parcours ». Comment combiner les caractéristiques du matériel animal avec les contraintes naturelles des zones de plateaux et de montagnes à faibles potentialités ? Quelles connaissances mobiliser, dans les domaines des sols, de l’agronomie, du pastoralisme pour mettre au point des technologies de développement adaptées à ces situations particulières et aux conduites des troupeaux ? Ces interpellations avaient parfois du mal à se faire entendre, car certains considéraient que la raison des faibles productivités des brebis et des cultures provenait du retard technique des éleveurs. Or, ce que je découvrais dans la région de Roquefort était loin d’être le signe d’un retard de développement : il y avait là une dynamique collective de mise au point de solutions adaptées aux caractéristiques d’une race locale de brebis - amélioration génétique, traite mécanique, régime alimentaire - et aux conditions du milieu (parcours des plateaux calcaires des Causses, pâturages des montagnes granitiques de Lacaune et du Levezou, cultures sur les terres acides du Camarès et du Ségala). J’étais vraiment conquis par cette volonté collective, qui n’était d’ailleurs pas exempte de débats difficiles entre différentes tendances professionnelles divergeant quant aux rapports à entretenir avec les industriels de Roquefort. Je me souviens qu’un ingénieur d’un organisme national de développement agricole, venu à Toulouse m’interroger sur la conduite du programme collectif de sélection des brebis Lacaune, avait conclu notre entretien par la remarque suivante : « Dans le fond, je crois que ce qui vous intéresse, ce sont les hommes beaucoup plus que les brebis ! ». Tu avais à l’évidence la même sensibilité et c’est sur ce type de « terrain » que nous nous sommes rencontrés pour devenir intarissables à propos de ces questions qui ne relevaient pas directement de la discipline génétique.

Bertrand, alors que tu étais venu passer deux ou trois jours à Toulouse pour rencontrer les équipes qui constituaient la moitié du potentiel de recherche de l’INRA sur la génétique et l’amélioration des animaux, je t’avais alors entretenu en confiance de mes interrogations. Je t’avais fait part de la forte impression que me faisait la perspective de m’investir dans l’animation de démarches pluridisciplinaires préoccupées par les questions d’élevage et de pâturages dans des terrains à faibles potentialités. J’avais l’intuition qu’il y avait là un monde à explorer, de plus grande ampleur que la seule analyse de la variabilité génétique des races ovines et la modélisation de leur sélection, quels que soient les succès obtenus sur la production de lait des brebis Lacaune. En tout cas, ces considérations sur les territoires et leurs ressources fourragères pour les troupeaux ouvraient de nouveaux champs pour la réflexion sur l’évolution de l’élevage dans les régions présentant des conditions agronomiques difficiles. Tu as dit plus tard, et tu l’as même écrit, que mes explorations vers ce monde des territoires et de l’interdisciplinarité t’avaient entraîné à développer de nouveaux contacts parisiens et à participer à la naissance, à la fin des années 70, du Département « Systèmes Agraires et Développement ». En fait, au même moment, ce type de démarche bénéficiait du soutien du Comité de la DGST « Gestion des Ressources Naturelles Renouvelables », tandis qu’au sein de l’INRA des rapprochements se réalisaient avec des équipes qui mettaient au cœur de leurs recherches l’analyse systémique des processus de production et la logique des agriculteurs pilotes de ces systèmes, selon quelques principes qui apparaissent aujourd’hui comme allant de soi, mais qui avaient alors une odeur de soufre : « Les agriculteurs ont de bonnes raisons de faire les choix qu’ils font. Des processus localisés de développement peuvent s’organiser sans forcément se référer aux techniques d’intensification élaborées par la recherche expérimentale ».

J’avais continué mes explorations « indisciplinaires », mais non dans l’indiscipline, car encouragé par ta réceptivité et par tes questions sur la manière dont je me m’y prenais. J’ignorais que, simultanément à ta participation à la « RCP Aubrac » auprès de Georges-Henri Rivière, elles alimentaient un long parcours d’interrogations qui prenait pour toi sa source dans ta Haute-Loire natale, sur les rapports entre l’innovation agronomique et les sociétés d’éleveurs auxquelles elle était censée ouvrir les voix du progrès ; un long parcours où ta mobilisation sur les capacités bouchères de la race Charolaise rencontrait les qualités de vêlage des vaches d’Aubrac. C’est ce que je découvris, écrit noir sur blanc plusieurs années après dans les paragraphes introductifs de ton livre. Mais je n’avais pas perçu alors que le militant de la modernisation de l’élevage français que tu étais sur le devant de la scène professionnelle et politique conduisait in petto ses propres réflexions personnelles et critiques tout en formant des cohortes de cadres de l’élevage à l’optimisation des modèles de gestion des populations animales. C’est dans cet état d’esprit que tu acceptas la demande de Jacques Poly : assurer la conception et la naissance du Département « Systèmes Agraires et Développement » tout en continuant à diriger le Département de Génétique Animale.

Cet itinéraire étant retracé, je reviens à ces « conversations » inachevées. Le lieu et le contexte où elles intervenaient pouvaient être atypiques. C’est au moment où l’idée surgissait qu’il te fallait la partager, qu’il te fallait convaincre ton interlocuteur de l’intérêt de ces nouveaux horizons. Le premier exemple « historique » qui me vient en tête a pour cadre la route du plateau de Villacoublay, un matin d’hiver brouillardeux. Tu m’emmenais à Jouy-en-Josas depuis la rue de l’Estrapade dans les bourrasques de neige. Et ce jour-là, tu voulais absolument m’expliquer les secrets d’une analyse de variance « à plusieurs facteurs déséquilibrés » dont la solution apportée par l’outil informatique allait ouvrir de nouveaux horizons à la mesure de la valeur génétique des taureaux. Le seul tableau disponible pour écrire tes équations et me faire comprendre ton raisonnement fut le pare-prise de ta « 2 CV » dont la ventilation notoirement insuffisante ne parvenait pas à évacuer la buée... tout en continuant à conduire ! Evidemment, il n’y a plus de trace de cette écriture mais le moment est resté pour moi inoubliable ! Il y avait aussi tes « coups de gueule » passionnés, jusque dans le bureau de l’ami devenu PDG de l’INRA, qui mobilisaient aussi pour ta cause des auteurs largement éloignés du champ habituel de la génétique quantitative des animaux domestiques ou de la recherche zootechnique, faisant appel à l’anthropologie comme à l’histoire. Pourtant, tu savais mieux que quiconque qu’il fallait aussi accorder de l’importance aux démarches intracellulaires, ce qui allait plus tard devenir la génomique.

Je comprends que de tels télescopages et de telles trajectoires ne sont pas sans poser des problèmes, à ceux qui en sont les témoins et les acteurs mais ainsi qu’à ceux dont tu étais le patron. Certains se rebiffaient et conduisaient la contestation. Mais il y a aussi le sens qu’il faut donner à la succession des questionnements, essentiel pour jalonner la progression des idées, pour comprendre la trajectoire et les tournants d’une pensée personnelle. Ce n’est pas dans le cadre académique des publications scientifiques de revues internationales « de rang A » qu’on peut en lire la trace. Ce que je veux dire ici, c’est que le contenu des « conversations » nombreuses que tu avais avec certains d’entre nous, au cours desquelles tu mettais en cause les idées reçues - y compris celles que tu avais contribuées à former sur l’optimisation du progrès génétique - s’est exprimé par des papiers que certains classent dans la « littérature grise ». Je veux essayer ici de faire briller certains d’entre eux dans tout l’éclat de leur pertinence, voire même de mettre en valeur leur « impertinence ». Peut-être aurais-je dû beaucoup plus débattre avec toi de ce qu’était le moteur de tes tentatives d’explication, toujours recommencées, toujours inachevées, mais toujours en mouvement. Au cœur, il y avait - je me le dis maintenant en ouvrant les dossiers de mes archives marquées « Vissac » - la volonté de faire l’unité entre des exigences éloignées les unes des autres - je ne dis pas étrangères, mais on pourrait en parler - celles de la connaissance scientifique scellée dans le marbre des publications, celles de la fiabilité des outils technologiques produits de la culture des ingénieurs, celles aussi de la sensibilité à la chaleur des relations humaines, aux grands mouvements de la société, à leur insertion dans l’histoire et dans les territoires. Comment parvenir à formuler une analyse unitaire de tout cela, qui embrasserait ces dimensions d’un seul coup d’œil à propos de l’élevage, et plus particulièrement de celui des bovins ? - nous parlions alors des « bovins » mais l’actualité « folle » a donné paradoxalement une noblesse nouvelle au terme de « vaches ». Comment en acquérir la compréhension et chercher à la faire partager ? Tentatives successives, papiers « provisoires », chantiers toujours remis en cause, découverte de nouveaux points de vue... Les « points de vue », un concept fertile, acquis au sein du Département SAD, cultivé par Pierre-Louis Osty . Tout ceci alimenté par les discussions parfois désordonnées au sein du petit groupe des « chefs de service » des unités fondatrices du SAD, des personnalités bien typées par leur histoire respective, des personnages du théâtre humain de la recherche agronomique. Nous étions, toi Bertrand, François Vallerand et moi, ceux qui étions les plus proches, « zootechniciens » grandis dans le même sérail de la génétique des populations et des modèles de sélection des animaux domestiques. Et nous découvrions auprès de nous des collègues chercheurs de la famille des « agronomes », eux-mêmes en difficulté avec leur discipline d’origine. Comment faire le lien entre nos unités de référence respectives ? Les uns le troupeau, les autres la parcelle !

Parmi cette littérature « grise » le premier papier que je sélectionne est celui que tu allais fournir à la revue « Sciences et Avenir » en 1972 (« Une seconde révolution de l’élevage »). Tu y mettais en garde contre les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter de la mise en œuvre efficace de la Loi sur l’Elevage, dont tu raisonnais par ailleurs les outils dans le cadre de la Commission Nationale d’Amélioration Génétique. Cette « CNAG » était l’instance officielle au sein de laquelle les chercheurs de l’équipe « Poly-Vissac » avaient d’emblée une fonction privilégiée et écoutée. Ils étaient à la fois les formateurs et les conseillers des cadres du Ministère et des patrons des organismes d’éleveurs. Ton article argumentait clairement que ces principes n’étant efficaces que dans la mesure où ils étaient appliqués à quelques grandes races, notamment deux ou trois races laitières bovines seulement, cela signifiait que les crédits publics allaient, de fait, être concentrés sur les quelques populations susceptibles de bien les valoriser et de redistribuer le progrès génétique ainsi créé sur le plus grand nombre possible d’éleveurs. Mais si l’on voulait voir les choses à plus long terme, il fallait préserver la variabilité génétique des espèces d’animaux domestiques pour faire face à des besoins futurs, même si on en ignorait alors la nature : « La sélection des animaux de ferme a été parfois trop sévère. Par souci de rentabilité immédiate, on a dangereusement appauvri le matériel héréditaire des bovins. Pour préserver l’avenir, il faut dès maintenant constituer des réserves de gènes, utiliser l’élevage traditionnel, et même former des troupeaux sans but lucratif ». C’est seulement par la suite que le terme de « biodiversité » est devenu le terme consacré, puis que l’on a parlé de « développement durable ». Parmi ceux que tu avais formés à la mise en œuvre de la politique officielle de l’amélioration génétique, certains ne comprenaient pas pourquoi tu les prenais ainsi à contre-pied. De fait, tu étais déjà plus loin que les modèles qu’ils avaient dû traduire en arrêtés ministériels et en circulaires, et qui étaient incontestablement les meilleurs pour assurer l’optimisation technique et économique du progrès génétique ! D’une conversation autour de ton article, avec Marcel Poutous, j’allais retenir une idée ensuite adoptée par le Ministère de l’Agriculture : consacrer une petite part des crédits de l’amélioration génétique des grandes races à l’inventaire et à la sauvegarde de petites races « en péril ». Pour ma part, ce sont les brebis de la race Solognote qui allaient en être le détonateur pédagogique au niveau de la Commission en charge des ovins et des caprins au sein de laquelle je siégeais. La Société d’Ethnozootechnie allait en être la caisse de résonance. Aujourd’hui, plusieurs Régions de France, dont Midi-Pyrénées, s’attachent à développer cette démarche dans le cadre d’une politique de développement local et de soutien à des dispositifs agri-environnementaux, alors que les schémas de sélection des grandes races françaises sont parmi ceux qui valorisent le mieux la variabilité génétique des caractères de production - lait et viande - au sein des populations. La note que tu avais rédigée avec Roger Cassini allait donner naissance par décision gouvernementale au Bureau interministériel des Ressources Génétiques.

Le passage de l’amélioration génétique à l’analyse des systèmes agraires pour le développement nécessitait quasiment de franchir une clôture, et appelait des explications. Pourquoi ne pas rester dans le cadre stimulant de la gestion des populations d’animaux domestiques ? Pourquoi aller explorer des champs encore mal cernés ? Je me souviens que dans le cadre du Comité DGRST « Gestion des Ressources Naturelles Renouvelables » dont tu étais devenu membre, tu m’avais poussé non seulement à poursuivre mes ouvertures caussenardes à partir du Domaine de La Fage, mais aussi à fonder un nouveau chantier pluridisciplinaire dans les Pyrénées Centrales consacré à la réalisation d’un diagnostic sur la situation de l’élevage dans les vallées, en me donnant carte blanche pour le montage de l’équipe et la recherche de partenaires. Tu m’avais alors demandé pourquoi j’avais finalement fait alliance avec les géographes de l’Université de Toulouse, tout particulièrement avec Georges Bertrand ! Ma réponse était que dans la mesure où nous voulions nous intéresser à des phénomènes inscrits dans les territoires, il était intéressant de s’attacher les compétences de ceux dont c’était le souci - décrire la trace territoriale des dynamiques humaines et en rendre compte. Et en effet, dans ces montagnes du sud, la plupart des phénomènes zootechniques avaient une trace territoriale : la nature des ressources fourragères et pastorales depuis les vallées jusqu’aux estives, les mouvements des troupeaux au cours de l’année, les flux de gènes qui associaient les races locales rustiques et les races améliorées et spécialisées de plaine. C’est ce que tu déduisais des protocoles expérimentaux que tu avais mis en œuvre en Sardaigne, en Ariège et en Aubrac : « L’animal domestique, révélateur des relations entre la société et son milieu », ce fut le papier que tu produisis en janvier 1978, un papier « ronéoté » de 27 pages, jamais publié, mais un papier fondateur qui allait convaincre le Comité de la DGRST que les travaux concernant les populationsanimales et les éleveurs devaient être intégrés dans les programmes ayant pour préoccupation « les ressources naturelles ». Tu y développais des arguments forts et tu y appelais « A une réflexion scientifique intégrée et dynamique sur les relations entre la société et son milieu ».

Alors qu’il avait fallu convaincre les zootechniciens de l’intérêt de recherches sur les territoires et sur les éleveurs, il apparut aussi nécessaire de convaincre les chercheurs agronomes « systémiciens » de la nécessaire prise en compte d’approches sur la gestion des populations, sur les performances des troupeaux, sur les régimes alimentaires dans la caractérisation des pratiques d’élevage. D’un côté, les modèles de la génétique quantitative prenaient en compte un facteur « troupeau » comme facteur de milieu dont l’effet était à éliminer pour identifier la variabilité génétique des caractères à améliorer, mais sans chercher à lui donner une signification concrète. De l’autre, l’approche systémique des élevages mettait en œuvre des typologies sophistiquées pour argumenter la diversité qualitative des projets et des modes de pilotage des troupeaux, sans donner beaucoup de place au « poids » à donner au choix des critères de sélection comme expression des orientations. Face à cette difficulté, tu eus l’audace de faire appel à Darwin pour tenter de faire le pont entre les deux types d’approche. Certes, nous étions dans l’année du centenaire de sa mort - 1982 -, mais c’était vraiment une démarche surprenante, car Darwin n’était pas connu comme s’étant intéressé à la zootechnie. Pour les agronomes et sociologues du SAD, il était au mieux un philosophe de l’évolution des espèces. Pourtant, avec la contribution de Bernard Bibé et de François Vallerand, qui avaient accepté de tenir avec toi le pari (« La pensée de Darwin et l’évolution des animaux de ferme », note ronéotée, publiée ensuite dans Sciences et Avenir dans son numéro spécial consacré à Darwin avec un titre moins compromettant : « Les animaux domestiques de demain »), tu nous démontras que nous vivions « une ère post-darwinienne » de sélection des races animales, et que le passage s’était produit simultanément avec les innovations anglaises de Bakewell, dont les principes de sélection sont inséparables d’une compréhension de l’évolution politique ayant affecté les structures agraires. Le lien entre les deux ? Darwin fait l’hypothèse qu’il existe un processus de sélection naturelle, moteur de l’évolution, tel que les individus possesseurs de certains caractères nouveaux ont plus de descendants que ceux pour lesquels ces mêmes caractères prennent une forme pénalisant les individus qui en sont porteurs. L’évolution des conditions de milieu tend à modifier, sur une longue période, l’intérêt de tels ou tels caractères, d’où leur avantage sélectif ou non pour les populations. Ce raisonnement à l’échelle des millénaires et au niveau des espèces peut s’appliquer aux races animales à l’intérieur des espèces, dans la mesure où les éleveurs exercent leur volonté de choix des individus qui auront une descendance et en pénaliseront d’autres, et ceci sur la base de caractères explicitement choisis. Ainsi, nous devions comprendre que le Darwin du processus de différenciation des espèces était indissociable du Darwin qui permettait de comprendre la logique de la sélection des reproducteurs des races animales d’intérêt économique. Avant « Darwin-Bakewell » le choix ne se faisait pas explicitement et volontairement. C’est en ce sens que les races qui sont maintenant sélectionnées sont, selon ta formule, « post-darwiniennes » et inséparables du mouvement politique des agrariens anglais du 18ème siècle. L’histoire de la génétique des animaux domestiques est effectivement marquée par la figure de Bakewell, socialement, historiquement, géographiquement. Tu en a fait une belle rétrospective pour la Société d’Ethnozootechnie en 1999 (« R. Bakewell (1724-1795), pionnier de l’élevage moderne ? », Ethnozootechnie N° 63 : « Prémices et débuts de la sélection animale en France »).

C’est au moment même où que tu as quitté la direction du Département SAD et rejoint l’éméritat que tu décides d’engager la rédaction de ta somme de réflexions. Tu prends alors du recul par rapport à la gestion courante du Départementtoutenrestantprochedeceux qui sont maintenant à la tête de la Direction Générale de l’INRA après le retrait de Jacques Poly. Cette prise de recul t’amène à faire le lien entre Bakewell, les acteurs du développement local de ta petite région natale de la Haute-Loire et ton expérience d’Aubrac. C’est à cette période que tu me développes un raisonnement dont je perçois le caractère innovant, celui des « totems », des figures emblématiques par lesquelles passent tout un ensemble de messages attachés à leur personne, que ce soient Bakewell ou tel leader d’Aubrac, voire une race locale quasiment disparue telle que la Maraîchine ou la Vosgienne. La conversation se déroule cette fois dans un couloir de la rue Jean-Nicot et jusque sur les trottoirs de la rue de l’Université. Je « t’embauche » immédiatement pour intervenir sur ce sujet lors de la Première Université de l’Innovation Rurale que j’essaie alors de monter à Marciac sur la vague portante de la renommée de son festival de jazz. Cette manière d’habiller les acteurs du développement local ne manque pas d’originalité. Tu l’exprimes comme une sorte de provocation vis-à-vis de ces gens de la Direction Générale "qui ne peuvent pas comprendre" ce qui se passe à Marciac, me dis-tu, et qui ne s’interrogent pas sur les origines et les raisons de l’innovation. La soirée se termine avec un spectacle des divas Diane Reeves et Dee-Dee Bridgewater. Des figures et une ambiance ! Un partage chaleureux au cœur de l’été et du Gers !

Un moteur essentiel des conversations que nous avions ensemble a été aussi les « escapades » scientifiques qui résultaient de ta réponse à des sollicitations venant de contrées certes éloignées de la France, mais ayant en commun des projets d’introduction des races françaises pour satisfaire des programmes de développement de production de viande : Argentine, Côte-d’Ivoire, Guyane. Cela mettait à mal tes engagements hexagonaux auprès des directeurs des stations de testage et des patrons emblématiques des grandes races à viande - Charolais, Blonde d’Aquitaine, Limousine - ou l’administration d’un grand département de recherches de l’INRA qui attendait que tu leur apportes le service permanent de tes conseils et de tes orientations. Tout ceci soulevait une foule de questions : comment mettre en œuvre avec les éleveurs les croisements entre races bovines qui ont été pratiqués dans un cadre expérimental sans lien avec les conditions humaines de leur application ? L’un de tes grands soucis était de trouver une explication unitaire et cohérente aux situations anarchiques que tu découvrais en dehors de nos frontières. Comment optimiser la combinaison des effets directs et des effets maternels des taureaux et des vaches, avec une politique « chiraquienne » d’introduction de bovins Limousins provenant de la circonscription électorale du Premier Ministre dans les prairies autour du pas de tir de Kourou ? Comment associer la volonté d’ivoirisation des cadres du Ministère de l’Agriculture à Abidjan à la mise en œuvre d’un contrôle de performances dans les troupeaux villageois de la région de Bouaké, selon des principes pragmatiques dont ils n’avaient pas reçu l’enseignement dans les Ecoles Vétérinaires en France ? Tu revenais de ces périples non seulement avec de nouvelles idées, mais aussi avec l’état d’esprit de promotion de la nouvelle cause à laquelle tu étais prêt à convertir tous ceux qui t’entouraient ! Ainsi, le Département SAD à peine nouveau né, courait le risque d’investir la plus grande part de ses ressources en Guyane. Ce n’était évidemment pas raisonnable pour le quotidien laborieux des chercheurs sédentaires : « Ne faudrait-il pas lui retirer son passeport ? ». Pourtant, dans cette analyse unitaire que tu recherchais en permanence, tu savais faire le lien entre la sélection du gène « culard » à Carmaux, les modèles d’analyse de variance combinant les effets additifs et non additifs, les effets « directs » et les effets « maternels », la viabilité génétique de l’ouverture pelvienne et des facilités de mise-bas, l’expansion du Charolais de par le monde dans des systèmes extensifs, la variabilité de la tolérance à la chaleur des différentes races à viande spécialisées, la politique de promotion des races locales de montagne en Sardaigne, et la logique d’appropriation de nouvelles technologies par des sociétés locales d’éleveurs. Tu savais boucler tout ça, mettre en rapport tous ces éléments comme personne d’autre que toi ne pouvait le faire car... c’était quasiment impossible !

Dans notre parcours commun au sein du nouveau Département SAD, je ressentais avec toi, très souvent, la différence de notre « culture » de généticien et améliorateur des populations d’animaux domestiques avec celle de nos camarades agronomes qui s’investissaient dans l’analyse des processus de développement local à l’aide de l’analyse de la diversité des exploitations agricoles - les typologies - et la compréhension des logiques de choix de pilotages. Il nous semblait que la dynamique de la gestion des races animales constituait un indicateur puissant de compréhension des dynamiques de développement. Nos conversations inachevées portaient aussi sur les particularités qu’introduisait la gente ovine, dont je représentais les « intérêts », sur le caractère que tu concevais général de ces analyses : l’évolution et la transformation des races locales par les croisements avec des races étrangères ou leur sélection « en race pure », les rapports avec la gestion des territoires pastoraux et celle de la forêt méditerranéenne, les dynamiques de développement économique dans les régions « en retard de développement » comme on les qualifiait à Bruxelles, la culture méditerranéenne de l’élevage des brebis laitières et des fabrications fromagères... tout ceci nous réunissait et nous différenciait.

« Tu es un grand intuitif... », c’est ce que te répliqua un jour Jacques Poly à la lecture d’un de tes essais, « ...mais pour bien défendre les grandes causes, il faut être sûr de la justesse des détails ». Ce jour-là, m’avais-tu rapporté, tu ne t’étais pas gêné pour interpeller celui qui était devenu PDG de l’INRA sur la manière dont il mettait en œuvre les principes qu’il avait formulés au cours d’une traversée du désert : « Pour une agriculture économe et autonome ! », une note de « littérature grise », elle aussi non publiée, datant de 1977, et qui avait, elle aussi, fait beaucoup d’éclats. « Autonome, d’accord ! Mais à quelle échelle la conçois-tu cette agriculture ? A l’échelle du pays ou à l’échelle de la petite région, ou de l’exploitation agricole ? » C’était en fait toute la question des rapports entre des options macro-économiques et leur mise en œuvre sur le terrain dont tu voulais pointer les ambiguïtés.

Alors, ce livre à la matière si abondante, aux témoignages si foisonnants, aux chapitres dix fois recommencés ? Tu en soumettais régulièrement l’écriture aux critiques de quelques proches. Nous te proposions un « rewriting », ayant pénétré ton idée mais souhaitant la rendre moins rugueuse, gommer des aspérités jugées inutiles, souhaitant corriger des imperfections, préciser des points que tu avais cités de mémoire... Trois mois, six mois après, le texte revenait, profondément amendé : « J’ai tenu compte de ce que tu m’as dit, mais... ». Mais tes réflexions avaient poursuivi leur cours, ton raisonnement s’était à la fois approfondi et élargi, tu avais déjà tout modifié... et il fallait recommencer le « rewriting ». Parfois, tu avais abandonné le texte d’origine laissant place à un nouvel essai.

Cette rédaction te fait soudain rencontrer les écrits d’un autre auteur inhabituel dans nos milieux, le philosophe psychiatre Michel Foucault, bien connu pour ses écrits sur la folie, mais dont on n’avait pas perçu jusqu’alors qu’il pouvait avoir un rapport avec la sélection des populations animales. L’opération « Darwin » refaisait surface ! En fait, ce qui t’a accroché chez Foucault, c’est l’insistance qu’il met sur le concept de « bio-pouvoir ». C’est pour toi une découverte qui te permet de revenir de manière critique et distanciée sur le pouvoir que tu as eu - et que certains d’entre nous ont eu - sur les populations humaines qui gèrent les populations animales à l’aide des instruments que sont les UPRA, les centres de traitement de l’information, les centres d’insémination artificielle, le tout en référence aux modèles que tu as construits... Ce qui est frappant dans ton analyse, c’est que tu y trouves explication à la fois sur le pouvoir « top-down » de la technocratie, mais aussi sur la capacité d’une société soumise à un tel pouvoir de se reprendre en main à partir de ses propres ressources humaines et patrimoniales... tandis que se prépare une nouvelle phase de dynamisation technologique, telle qu’aujourd’hui les biotechnologies. C’est cet équilibre, expliques-tu, qui fait que tradition et modernisme sont en rapport sans que jamais un équilibre soit assuré définitivement.

Voilà mon cher Bertrand, ce que je voulais t’écrire depuis des années, en évoquant ton regard à la fois convaincant et convaincu, interrogatif et interpellatif, étonné et incrédule, affirmatif avec humour. C’est celui dont nous gardons la photo et la tonalité sous les platanes de Marciac. Ce jour-là, tu nous a fait part des nouveaux territoires de connaissance que tu avais abordés, celui de l’Histoire et tu nous a convaincu qu’il nous fallait les explorer.

En août prochain, nous allons reprendre nos conversations inachevées là où elles se sont interrompues sous les platanes de Marciac. Mais toi, comme toujours, tu es déjà plus loin...

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