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Slate.fr, Les Echos, Le Monde, Marianne, France-Info

jeudi 30 avril 2009

Aux noms de la grippe : cochon qui s’en dédie

Heure par heure et même minute par minute, les médias actualisent leurs dossiers sur la grippe porcine/mexicaine/nord-américaine/nouvelle grippe (rayez la mention inutile). Apparu au Mexique depuis mars - mais s’étant répandu plus rapidement depuis avril - le virus a causé 8 décès « confirmés » et 84 autres lui seraient « probablement » dus, dans ce pays où presque 2000 cas « suspects » sont annoncés, parmi lesquels 400 personnes toujours hospitalisées. Dans le monde, les cas également dits « suspects » se multiplient : Suisse, Danemark, Suède, France, Colombie, Brésil, Pérou. En Nouvelle-Zélande ce sont 9 cas « probables » qui ont été décelés, tandis que les cas « avérés » se situent en Allemagne, en Autriche, au Canada, au Costa-Rica, en Grande-Bretagne, en Israël, en Nouvelle-Zélande, en Espagne et aux États-Unis.
L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est à cran, au 5ème pour être plus précis, sur une échelle d’alerte allant jusqu’à 6. Les pouvoirs publics appellent quant à eux à la plus grande vigilance, tout en exhortant la population à garder son calme ; alors que du côté des scientifiques, les discours sur l’importance de la maladie et sur les manières de lutter contre cette grippe pullulent. Essayons d’y voir clair...

Une grippe sans nom propre

Les articles et interviews abondent sur la dénomination la plus pertinente de cette grippe. Et en premier lieu, porcine ou pas porcine ? Sur ce point, Didier Raoult, de l’institut fédératif de recherche 48, détaille dans un entretien au Monde les étapes de propagation : « D’abord, l’épidémie se déclenche chez les animaux (l’épizootie), puis la transmission de l’infection [s’effectue] de l’animal à l’homme (la zoonose), enfin l’épidémie [devient] inter-humaine  ». L’épidémie actuelle résulterait donc d’un virus porcin ? Pas si sûr, comme l’explique Bernard Vallat - directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé animale (OIE) - à l’hebdomadaire Marianne : « Il y a bel et bien une composante porcine dans cette épidémie mais nous n’avons pour l’heure constaté que des cas humains et aucun cas de porc contaminé ! En réalité, il s’agit d’un cocktail de souches grippales : deux souches porcines (une américaine et une eurasienne), une souche aviaire américaine et une souche humaine  ». M. Vallat recommande donc de parler de « grippe mexicaine », pour ne pas fausser les jugements. La Commission européenne souhaiterait elle que l’on parle de « nouvelle grippe », tandis que dans un communiqué, l’OIE et l’OMS encouragent à l’appeler « grippe nord-américaine ». On frôle la contagion sémantique... A moins que cela ne relève tout simplement de la cacophonie.

Un discours très paradoxal

« "Il s’agit évidemment d’un sujet d’inquiétude qui justifie que nous élevions le niveau d’alerte", a déclaré le président américain Barack Obama, "mais il n’y a pas de raison de s’inquiéter" » peut-on lire tel quel dans Les Échos. Sémantiquement là encore, il y a matière à s’arracher les cheveux. Les autorités font en effet le grand écart dans leurs discours entre appels au calme d’un côté, vigilance accrue de l’autre, tout en prenant des mesures de plus en plus drastiques et en tentant d’éviter une très redoutée psychose. Si, le 28 avril, la France déconseillait « fortement » d’aller au Mexique, le 29 avril les tour-opérateurs prenaient eux-même l’initiative d’interdire les vols vers ce pays et, le 30 avril, la France demandait à l’Union Européenne d’examiner une interdiction des vols aller vers le Mexique. Que dire également des propos assurant des bonnes capacités sanitaires du pays alors que d’un autre côté, on responsabilise les individus sur leurs comportements ? En Colombie, il n’y a pour l’instant que des cas « suspects », ce qui n’a pas empêché le Gouvernement de placer « le pays en "situation de désastre national", afin de lutter plus efficacement contre l’épidémie  » toujours selon Les Échos. Enfin au Mexique, les prescriptions se multiplient (port de masques individuels, arrêt de la pratique des serrements de main et des embrassades, réduction de l’usage des transports, interdiction des grandes réunions collectives) à contre-temps des appels au calme et à rester chez soi du président Felipe Calderòn. De quoi donner raison à Jean-Yves Nau qui parle, sur le journal Slate.fr, de « schizophrénie des gouvernements ».

Loup, y es-tu ?

En définitive, c’est le vocable prédominant du risque non-avéré qui marque les déclarations officielles et leur relai dans les médias. Des cas « suspects » ou « probables », en passant par les « possibles » décès, les « symptômes très proches », jusqu’au « risques » de pandémie (épidémie touchant plusieurs régions/pays/continent en raison de multiples foyers dispersés géographiquement), propagation, contamination, mutation du virus et sans compter le nombre de verbes conjugués au conditionnel. En parallèle on retrouve les cas « avérés » ou « constatés », en même temps que des « confirmations » sur l’essor et la transmission de la maladie... Qui sont rapidement mis en relief par un « pour l’instant » ayant vite fait de rappeler au lecteur l’état d’incertitude de la communauté internationale. D’ailleurs, si mercredi 29 avril on parlait de 153 « probables » décès au Mexique à cause de cette grippe, jeudi 30 avril on revenait sur ces déclarations en confirmant 7 décès dus au virus et 84 « probables ».

Alerter sans alarmer

La communication a son importance dans la gestion sanitaire, comme le démontre dans Marianne Bernard Vallat à propos de la dénomination « grippe porcine » : « Les gens ont arrêté d’acheter du porc alors qu’il n’y avait aucun risque ». L’Égypte a par ailleurs décider d’égorger son cheptel entier de cochons (250 000) au grand dam de certains éleveurs accueillant les policiers à coups de pierre ; le Japon et la Russie quant à eux ont stoppé leurs importations de porcs mexicains. Dérives à venir ? Bernard Vallat le redoute : « Le seul risque c’est qu’une fois que le risque sera connu et délimité, la dramatisation continue, ce qui pourrait avoir des effets nocifs sur la mise en place des mesures de précaution par les États  ». Le danger pour la communication sanitaire serait également d’être décrédibilisée à la suite de cet événement, voire critiquée pour ses « alertes au loup » dont, finalement, il n’y aurait plus lieu de tenir compte. Voilà qui pourrait s’incarner dans l’apparente contradiction de l’OMS qui élève son niveau d’alerte à 5 sur 6 pour prévenir d’une « imminente » pandémie, alors que, dans le même temps, Isabelle Nuttal qui travaille à l’organisation déclare à France-Info être « en présence d’une maladie qui, dans la plupart des cas, n’est pas grave ».
Comme l’explique judicieusement Didier Torny, sociologue à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales : « Il semble que l’enjeu réside là : comment créer entre l’administration, les professionnels, les experts et les citoyens, un mode de circulation des inquiétudes et des alertes, qui ne fasse pas immédiatement la part à des qualifications de type psychologique ou psychiatrique ?  ».

Revue de presse de la Mission Agrobiosciences. 30 avril 2009.

Sources :

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