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Revue de presse et d’actualité commentées

mardi 23 octobre 2007

« Avec cette photo, on s’attend à ce que les gens prennent conscience de la réalité de l’anorexie. Cette image aura probablement pour effet de la stigmatiser ». Lundi 24 septembre, étaient publiées les premières affiches de la campagne No anorexia, publicité réalisée par Oliviero Toscani, avec le soutien d’une marque de vêtements italienne. On y voit le corps nu et décharné d’une jeune actrice française, Isabelle Caro, anorexique depuis l’âge de 13 ans. La campagne fait scandale : d’un côté, elle reçoit le soutien du ministère italien de la santé, de l’autre, elle s’attire les foudres des associations de malades et des professionnels de la santé. Pour y voir un peu plus clair, la Mission Agrobiosciences a convié Jean-Pierre Corbeau, socio-anthropologue de l’alimentation, qui s’est intéressé de près à la question de l’anorexie, à réagir à la publication de ce cliché.
Lucie Gillot : Que vous inspire la vue de cette affiche ?
Jean-Pierre Corbeau : A vrai dire, je suis relativement partagé. Tout simplement parce qu’à lire et entendre les réactions suscitées par ce cliché, que je n’avais pas encore vu, je m’attendais à quelque chose de bien plus horrible. Je n’ai pas trouvé l’image si insoutenable que cela en ce sens qu’elle n’est pas plus choquante que celles que peuvent m’envoyer des organismes humanitaires pour m’inciter à soutenir leur combat contre la faim, la maladie. En outre, même si ce corps est très maigre, il reste néanmoins féminin par ses attributs.
Je n’ai donc pas été véritablement heurté par l’image de ce corps. J’ai, à l’inverse, été choqué par le regard et même l’expression sur le visage de cette jeune femme, si triste, si vide... Face à ce cliché, on a le sentiment d’être un voyeur. Le corps d’Isabelle Caro est instrumentalisé, se transforme en un objet -plus ou moins virtuel- dont on postule qu’il nous choquera.

Justement c’est peut-être là, l’effet recherché, pour faire prendre conscience de la réalité de cette maladie.
Oui mais cela induit des effets pervers dans la réaction attendue. On s’attend à ce que les gens prennent conscience de la réalité de l’anorexie. Cette image aura probablement pour effet de la stigmatiser. Car la vue de la maigreur nous est insoutenable. Elle nous "agresse". Lors de la campagne du Collectif National des Associations d’Obèses (CNAO) « l’obésité est une maladie grave et ça vous fait toujours marrer », où l’on pouvait voir une personne obèse poser nue, personne n’a réagi de façon aussi véhémente. Car, comme l’a expliqué Jean Duvignaud, sociologue français, l’image de la maigreur nous renvoie à celle du squelette. Autrement dit à ce qui restera de nous après notre mort. La grosseur, même si elle est dangereuse, n’a pas cet aspect dramatique. La maigreur, c’est une image de fin de vie, et en ce sens, l’effet induit est inverse du discours avancé par cette campagne, dont la protagoniste ne cesse de rappeler son désir, son envie de vivre. Il y a une contradiction forte entre son discours d’espoir et cette image qui encourage, à mon sens, les anorexiques dans leur maladie.
En outre, plus que la sensibilisation aux réalités de cette pathologie, c’est sa stigmatisation (1) que les concepteurs de cette affiche vont récolter, c’est-à-dire la mise à l’écart plutôt que la compréhension, avec tous les dégâts que l’on connaît déjà en ce qui concerne l’obésité (2).
Je pense qu’il aurait été plus efficace de montrer un corps "vivant" à l’instar de celui d’une danseuse, qui ne pèse parfois guère plus, mais dont l’image à nos yeux est tout à fait différente. Ce n’est pas, comme dans ce cas, un corps froid, frigide, malade mais un corps actif, dynamique, qui n’apparaît pas coupé du monde.

Selon eux, l’anorexie dans la majorité des cas serait causée par les stéréotypes de la mode... autrement dit par la pression normative d’une image d’un corps maigre, léger fortement valorisé dans nos sociétés... Nicole Pons, présidente de l’association Anorexie Boulimie, précise quant à elle que cette « pression sociale ne concerne pas forcément et pleinement la réalité de l’anorexie »(3). Quelle est votre position sur ce point ?
Il est clair que l’anorexie est une pathologie qui relève avant tout, du domaine de la psychiatrie. Mais elle ne constitue pas la seule grille de lecture possible. Au cours de mes enquêtes alimentaires, j’ai rencontré plusieurs anorexiques. Et j’ai pu remarquer ceci : il y a dans cette pathologie, une logique de la surveillance, une volonté de puissance et de contrôle de soi pour atteindre un projet idéal. Et ce projet idéal, le corps parfait étant une chose parmi tant d’autres, n’est jamais atteint. Je veux dire par là que l’anorexique est une éternelle insatisfaite. C’est une première chose.
Elle est ensuite dans une logique que j’ai nommé "Le Roi soleil". C’est-à-dire qu’elle s’arrange pour que le monde s’organise autour d’elle et de son corps nécessairement perçu comme fragile. Elle théâtralise la fragilité de son corps afin de renforcer son pouvoir. D’une certaine manière, c’est ce qu’a fait la jeune femme de l’affiche. Elle montre aux autres anorexiques qu’en s’exposant aux projecteurs, elle dérange, elle attire l’attention...
Pour résumé, l’anorexie, c’est l’excès de rien : on refuse l’aliment, la communication sauf lorsqu’elle relève du virtuel (ce qui est le cas de cette photo et de son affichage sur le net). C’est le contraire du lien social : une forme d’individualisation poussée à l’extrême, jusqu’à la pathologisation.

L’image d’un corps maigre véhiculé dans nos sociétés n’aurait donc aucune incidence ?
Cette esthétisation de la minceur a un impact mais il reste marginal. Disons que cela légitime quelque chose de plus profond. Je ne connais pas de personnes souffrant d’anorexie dont le seul objectif était de ressembler à Kate Moss.

Comment parler dès lors de cette pathologie sans tomber dans un discours normatif ou "alimenter" un rapport obsessionnel à l’alimentation ?
C’est évidemment très difficile d’informer, d’évoquer ces maladies sans médicaliser notre rapport à l’alimentation. Je viens de terminer une série d’enquêtes sur l’impact des récentes campagnes de prévention nutritionnelle. L’un des effets pervers de celles-ci a été de déconstruire l’aliment. Il n’est plus perçu comme une entité mais selon ses composants, les nutriments qu’il va apporter. Certes cette décontruction nous a permis d’avoir la réflexivité nécessaire sur ce qu’il convient de consommer et dans quelles proportions. Mais nous avons ainsi évincé l’un des piliers fondateurs de l’acte alimentaire, le plaisir.
Nous recherchons tous le plaisir alimentaire. Les anorexiques également, au travers de la consommation de boissons pétillantes et même alcoolisées. Mais ce plaisir est culpabilisé, très fortement chez ces dernières, plus ou moins dans le reste de la population. Voilà pourquoi, il est important d’accorder une place, dans les campagnes de prévention, à cette notion de plaisir mais aussi au "pulsionnel", puisque la frustration joue beaucoup dans certains troubles du comportement alimentaire.

Accéder au portrait de Jean-Pierre Corbeau

(1) Processus de discréditation, décrit par Erwing Goffman, qui fait que l’individu est considéré comme "anormal" ou "déviant" par rapport à la société, entraînant sa discrimination voire son exclusion. Pour en savoir plus consulter le site gros.org
(2) Voir notamment les travaux de Jean-Pierre Poulain, socio-anthropologue de l’alimentation sur ce point.
(3) Lire l’interview de Nicole Pons, présidente de l’Association Anorexie Boulimie, en réaction à la publication de cette affiche, sur le site la Mission Agrobiosciences.

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