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Le Point, Inra Algérie Veille, Libération, Sciences et Avenir, Ouest France, Tribune de Genève

jeudi 11 février 2016

Xylella et les oliviers. Nouvel élément d’un divorce sciences-société ?

Province de Lecce, Pouilles, sud-est italien, janvier 2016. Alors que les oliviers meurent par millions à cause d’une bactérie nommée Xylella, les tensions sciences-société se ravivent… Sur fond de corruption pour les uns, de théorie du complot pour les autres et d’incompréhension pour les restants, statu quo maintenu. Et la magistrature locale de prendre parti en faveur de certains agriculteurs et associations écologistes et en opposition avec l’Union Européenne (UE), le gouvernement et la communauté scientifique. Retour sur les faits avec cette revue de presse de la Mission Agrobiosciences.

Xylella, qui est là ?

Xylella fastidiosa est une bactérie qui se développe « là où circule la sève brute, dans les vaisseaux du bois des plantes que l’on appelle xylème » (Le Point). Il existe plusieurs souches de Xylella s’attaquant à divers végétaux, de la vigne aux oliviers en passant par les mûriers et les lauriers roses. Elle est « véhiculée, de plante à plante, par des insectes piqueurs-suceurs qui se nourrissent de la sève brute des plantes, en particulier ceux du sous-ordre des Auchénorrhynches, tels que les cercopes, les cicadelles […] » et peut se propager via du « matériel végétal contaminé ». Elle entraîne rapidement « un dessèchement des rameaux contaminés, voire de la plante entière », c’est notamment le cas des oliviers des Pouilles qui meurent en quelques années. Comme à l’habitude, la mondialisation des échanges favorise la propagation de cette bactérie originaire du continent américain.

Couper le mal à la racine

En France, une souche réputée « moins virulente » de la bactérie a fait son entrée en Corse en juillet, puis dans les Alpes-Maritimes en octobre 2015. Malgré les recherches menées de concert par l’Inra et l’Anses depuis 2012, il n’existe à l’heure actuelle aucun moyen d’endiguer la pandémie, si ce n’est, comme le précise Bruno Legendre, chargé de projet en bactériologie au laboratoire Anses de santé des végétaux à Angers, l’injection sous pression d’antibiotiques dans les arbres : une pratique interdite dans la nature, qui pourrait provoquer de l’« antibiorésistance en santé humaine ou animale » et n’aurait aucun impact sur les plantes sauvages infectées.
Un « plan de surveillance » a donc été mis en place s’appuyant sur des « contrôles phytosanitaires sur les importations de végétaux ». En outre, « les plantes contaminées ont été arrachées ainsi que les plantes hôtes potentielles dans un rayon de 100 mètres autour de chaque cas positif » et des « traitements insecticides visant les insectes vecteurs » dispensés. En plein examen de la loi sur la biodiversité, une mesure qui peut en faire pâlir plus d’un…

A mesure draconienne, vive polémique !

En Italie, en mars 2015, on estimait qu’« au moins 10% des quelques 11 millions d’oliviers de la province de Lecce étaient touchés par la maladie » (Inra Algérie). Les mêmes solutions étaient donc proposées par les scientifiques de l’Institut agronomique méditerranéen de Bari « chargés de combattre Xylella fastidiosa » dans le cadre d’un « programme gouvernemental pour lutter contre la progression de cette bactérie » (Libération). Au centre de ce programme défini avec l’Union européenne : un « cordon sanitaire » ou « zone tampon de 20 kilomètres de long et 50 de large » avec abattage systématique de tout arbre malade, destruction des « plantes environnantes dans un rayon de 100 mètres » et épandages d’insecticides. A l’image des réactions suscitées par les mesures drastiques de lutte contre la propagation de la grippe aviaire, ce plan a provoqué des sentiments vifs chez les agriculteurs mais aussi chez les associations écologistes et dans l’opinion publique.

Mentir comme un arracheur… d’oliviers ?

Ont alors commencé les remises en cause : comment être sûr qu’il s’agit bien d’une bactérie et non d’un champignon ? Et à qui profiterait le crime ? Une affaire dont s’est saisie, en décembre et au terme d’une longue enquête, la magistrature de Lecce qui estime que « les chercheurs auraient relâché accidentellement ou sciemment dans la nature une souche de Xylella qu’ils avaient importée du Costa Rica pour pouvoir l’étudier » (Sciences et Avenir). Neuf chercheurs ont donc été mis en examen car accusés de « diffusion d’une maladie des végétaux, présentation de fausses informations et faux éléments matériels auprès de personnes publiques, pollution environnementale, destruction de paysages remarquables » (Ouest France).
L’Institut agronomique méditerranéen de Bari était autorisé à étudier cette bactérie depuis 2010, date à laquelle elle aurait été introduite sur des oliviers lors d’un atelier de travail interne. Pour certains, il s’agirait d’un « complot » ! L’Institut aurait alors pu faire d’une pierre deux coups : profiter des « fonds alloués » par la région dans le cadre de cette crise et favoriser « les intérêts des grandes entreprises d’insecticides » (Libération) voire « se remplir les poches en apportant plus tard la solution sous la forme d’oliviers résistants à Xylella » (Sciences et Avenir). Difficile à croire. En tout cas, ce sera aux magistrats d’en juger.

Dissensus et statu quo

Pendant ce temps, tout est à l’arrêt…
Le directeur de l’Institut, Donato Boscia, a pourtant « affirmé dès le printemps 2015 que la souche étudiée par le laboratoire était différente de X.pauca retrouvée sur les oliviers des Pouilles » (Sciences et Avenir).
La communauté scientifique pointe depuis les faiblesses et « contradictions » (Libération) de l’accusation, notamment celles des conclusions des « experts » sollicités par le parquet. Certains oléiculteurs se joignent à eux pour rappeler l’« urgence » de la situation et le risque de contamination de l’ensemble du Bassin méditerranéen. En parallèle, la « Commission européenne devrait contester » les décisions prises par la justice italienne (Sciences et Avenir).
Il est évident que ce plan n’est pas une panacée mais il est pour eux, « le seul remède » en l’état actuel des choses. Faux, répondent d’autres producteurs qui demandent à l’UE « d’exiger un confinement des arbres malades, plutôt qu’une destruction systématique » jugée inefficace (Ouest France).

L’arbre qui cache la forêt

Et Giovanni Sammali, journaliste et responsable communication, de rappeler que le contexte des Pouilles, complexe, pourrait naturellement favoriser l’émergence de questions quant à l’environnement, la santé, mais aussi la corruption ! Dans un article de la Tribune de Genève à propos son livre « Salento : destination Cancer » (Editions G d’Encre, 2014, 170p), il s’alarme de « l’état environnemental du sud de l’Italie » et des « taux de cancer records » chez ses habitants.
Pourquoi ? Selon lui, pêle-mêle : les « pollutions cachées de l’air », « la mafia » qui pratique « l’enfouissement de déchets toxiques », le non-respect des normes, les « industriels sans scrupules » et… « l’inaction du pouvoir politique italien qui fait mine de ne pas voir, de ne pas savoir ». Pas étonnant dès lors que les citoyens soient sur la défensive ! Un responsable du ministère de l’agriculture a d’ailleurs été mis en examen dans l’affaire des oliviers des Pouilles.
Mais cela va plus loin... L’Institut serait également jusqu’à « suspecté d’avoir des liens avec la Mafia » (Sciences et Avenir) ; la Xylella étant déjà citée dans « un rapport sur les agissements de la Mafia dans le secteur agricole. Les abattages d’oliviers permettraient en effet de libérer des champs pour la construction de bâtiments illégaux, voire l’installation de fermes de panneaux solaires financées par le crime organisé ». Des accusations qui font bondir Thierry Candresse, chercheur en virologie à l’Inra Bordeaux et co-auteur du rapport de l’agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA) sur Xylella, selon qui elles seraient « absurdes, pseudo scientifiques voire totalement paranoïaques ou délirantes ».

« La science nous menace-t-elle ? »

« Depuis des années, les travaux de l’Institut de Bari sont fortement attaqués au point que leurs résultats sont régulièrement mis en doute » (Sciences et Avenir).
En fait, pour Giovanni Vannacci, président de la Société italienne de pathologie végétale (Sipav), la vérité serait ailleurs : « l’affaire de la Xylella illustre une nouvelle fois l’attitude antiscientifique de la société et de la magistrature italiennes » (Libération). Un épisode qui rappelle à ce chercheur la mise au pilori des sismologues pour « ne pas avoir prédit le tremblement de terre de l’Aquila ».
Une attitude vis-à-vis des sciences ambivalente, des questionnements croissants à mesure que la place des sciences et technologies grandit dans nos vies, un contexte de corruption exacerbée… autant de facteurs qui semblent conforter à la fois « scepticisme anti-science » et conspirationnisme.
Le thème de la défiance au progrès ou la question de la légitimité des sciences ne sont toutefois pas nouveaux. Et face aux crises sanitaires incessantes et aux enjeux environnementaux croissants, où trouvera-t-on la clef de la réconciliation du délicat couple sciences-société ?

Revue de presse de la Mission Agrobiosciences, 29 janvier 2016

Sources :

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