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L’humanité, Libération, Direct Matin. 16 mars 2011.

mercredi 16 mars 2011

Les Japonais vivent dans le risque, car vivre dans ce pays, c’est un risque.

« Les Japonais se considèrent comme un navire en mer  ». Ce propos du sociologue Jean-François Sabouret (Cnrs) dans l’Humanité illustre parfaitement l’une des grandes singularités de la Culture du risque au Japon. Personne ne passe par-dessus bord en cas de tempête, une attitude qui étonne, surprend les Occidentaux que nous sommes, plus habitués à l’expression tous azimuts de nos peurs-, largement entretenues par les injonctions continuelles, et hyper médiatisées, de nos nouveaux prophètes de l’apocalypse. Alors les Japonais nous surprennent avant tout par leur dignité face aux éléments.
Mieux, ils déjouent l’idée que l’on puisse les prendre pour des fatalistes. « Ce sont des fatalistes actifs » affirme J.F Sabouret. Les uns s’écartent des abords de la centrale nucléaire avec la « raison » d’une évidente protection, mais d’autres s’en rapprochent, avec la « raison » d’agir au cœur des événements pour apporter de l’aide à leurs familles. En clair, tel un immense équipage en manœuvre, les Japonais commencent à calfater leur navire pour, toujours, avancer. Toujours selon J.F Sabouret, « Au bout du bout, même si c’est dans plusieurs années, le Japon s’en sortira. Et sans doute plus fort qu’avant ». Le quotidien gratuit Direct Matin relève, avec de nombreux autres médias, cette culture de la survie inscrite dans la pop culture japonaise à travers les Mangas, les films de série B et dans l’art, telle "La grande vague de Kanagawa" du grand peintre Katsushika Hokusai (en illustration de cet article). Une culture qui ne cesse de se raconter ces histoires, pour se faire peur, affirme l’historien Chistophe Sabouret, une forme permanente d’exutoire nécessaire dans ce pays au Big One toujours menaçant et aux 109 volcans en activités.
« Le livre le plus emblématique de cet exutoire », rapporte Jean-Marie Bouissou, directeur de recherche à Sciences Po Paris, dans Libération, «  c’est l’ouvrage d’anticipation paru en 1972 et qui s’appelle "La Submersion du Japon", un énorme best-seller à son époque. Il raconte la destruction totale du pays par des cataclysmes naturels. Il y a tout, il y a le volcanisme, les tremblements de terre qui fracturent l’archipel, les tsunamis. Et le Japon disparaît ».
Vivre au Japon, c’est vivre dans un monde mouvant, fragile, totalement imprévisible. Un peuple qui ne craint pas l’Apocalypse, car il vit avec : «  Les Japonais vivent dans le risque, car vivre dans ce pays, c’est un risque, c’est cela la pensée profonde japonaise » explique J.F Sabouret dans Libération. Et d’ajouter « Ici, demain est un autre jour  ». Et si on y a ce sens aigu de la fête, c’est que « l’on sait très bien que demain on ne sera peut-être plus là  ».
Pendant que l’on manifeste en France-, certes minoritairement, parfois avec cette indécence (voir cette jouissance-) qui consiste à s’approprier le drame là où d’autres en sont morts par dizaine de milliers, les Japonais déblayent les boues du tsunami, avec une incroyable dignité et opiniâtreté, dans la souffrance… et "quand ils enterrent leurs morts, conclue J.F Sabouret, ils n’ont déjà plus de temps pour pleurer".

Revue de presse de la Mission Agrobiosciences, 16 mars 2011

Sources

A lire :

  • Ouvrages de Jean-François Sabouret : "L’Autre Japon", Éditions de la Découverte, 1983. "L’Empire du Concours", Éditions Autrement, 1985. "Le Japon quotidien", Éditions Du Seuil, 1993. "Radioscopie du Japon", Éditions Philippe Picquier, 1997. "Besoin de Japon", Éditions Du Seuil, 2004. "Japon, la fabrique des futurs", CNRS Éditions, 2011.
  • Ouvrage de Jean-Marie Bouissou : "Manga : Histoire & Univers de la BD Japonaise", Editions Philippe Picquier.
  • Ouvrage de Christophe Sabouret : « Le consensus du silence », dans Maya Todeschini, éd., Hiroshima 50 ans (Japon-Amérique : mémoires du nucléaire), Paris, Autrement.
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