11/05/2010
Vient de paraître. Dans le cadre de "Ça ne mange pas de pain !". Mai 2010

"L’évêque, la pêche et le maquereau" (chronique originale)

Quel est le point commun entre un Evêque, la pêche et le maquereau ? Derrière cette étrange association se cache une histoire non moins farfelue : celle du poisson d’avril. A l’occasion de l’émission d’avril 2010 de "Ça ne mange pas de pain !" - "Les dents de la mer", Valérie Péan de la Mission Agrobiosciences retraçait quelques-unes des hypothèses avancées pour expliquer l’origine de cette pratique. Entre théories fantaisistes et dérives du sens des mots, le poisson d’avril pourrait bien être tout... sauf un poisson. Lisez plutôt.

"L’évêque, la pêche et le maquereau"
Chronique Grain de Sel de Valérie Péan.
"Ça ne mange pas de pain !" d’avril 2010, "Les dents de la mer"

V. Péan. Etrange tradition que celle de ce poisson d’avril. Ancienne, puisque le dictionnaire de l’Académie Française et Furetière mentionnent ce terme, respectivement, dès les 16ème et 17ème siècles. Pourtant, son origine échappe à toute explication sérieuse. Ainsi, à ce propos, le sieur Théodore de Jolimont écrivait en l’an 1831 : « En vain j’ai interrogé Aristote, Pline et Sénèque, en vain j’ai consulté chroniqueurs et romanciers du Moyen-Age, feuilleté grimoire et maint in-folio, le tout il faut l’avouer, en pure perte ! (...) J’en suis désolé, mais la science fait défaut. Je ne doute pas cependant que, plus tard, demain, peut-être en ce moment même, un antiquaire, plus heureux ou plus patient que moi, ne découvre la bonne, la véritable origine.  ». A ces mots, vous pensez bien que j’ai relevé le gant. Après tout, Théodore de Jolimont, lui, ne disposait pas d’Internet. Finies les bonnes blagues, il nous faut tirer tout cela au clair.

Queues de poisson
Commençons par l’hypothèse la plus répandue. En l’an 1564, le roi Charles IX, piqué par on ne sait quelle mouche, décide brutalement que l’année ne commencerait plus autour du 25 mars, comme c’était le cas depuis des lustres, mais le 1er janvier. Drôle de lubie, qui bouscule le calendrier et… les habitudes des Français. Quand arriva le 1er avril suivant, certains voulurent maintenir l’usage des étrennes mais sous forme de plaisanteries, telles que des passoires sans trous, des fourchettes sans dents et autres facéties de l’époque. Pourquoi pas ? Reste à trouver le lien avec le poisson. Et là, les explications sont un peu tirées par les cheveux. Les uns disent que les cadeaux alimentaires étant courants, le poisson devait en faire partie. D’autres que, au sortir d’une période de Carême, où l’on avait mangé du poisson jusqu’à plus soif, en offrir de nouveau constituait une bonne blague. Enfin, certains vont jusqu’à chercher une réponse dans les astres : en avril, nous quittons la constellation des Poissons.
Reste que toute cette histoire tient mal la route. D’une part, chaque province avait ses coutumes en la matière ; d’autre part, comment expliquer le glissement entre la date du 25 mars et celle du 1er avril ?

Pauvres pêcheurs...
Au 18ème siècle, la mode était à une autre théorie qui met en scène, cette fois, le roi Louis XIII. Aux alentours des années 1630, il aurait fait surveiller, à Nancy, le Duc de Lorraine, auquel il était opposé. Une sorte de mise sous tutelle dont le Duc s’est libéré en s’échappant à la nage par la Meuse. Les gardes auraient alors rétorqué, pour leur défense, que c’était un poisson qu’on leur avait donné à garder. Là, je ne vous cache pas mon profond scepticisme.
Mieux construite, mais tout aussi peu vérifiable, une autre histoire remonte, elle, au 11ème siècle. L’Evêque de Grenoble, qui deviendra Saint-Hugues, déjà soucieux apparemment de développement durable, aurait décrété l’interdiction de la pêche du 1er avril au 30 juin, car c’est là une période de frai et d’alevins. Notre homme d’église aurait même décidé de punir les mécréants qui se risqueraient à aller, malgré tout, titiller le poisson. La sanction ? Trois jours de pilori, un poisson en carton attaché dans le dos et sur le ventre. Si je vous dis qu’en plus, Hugues est fêté le 1er avril, la boucle est bouclée…
Sauf qu’en l’occurrence, on ne plaisantait pas et que je n’ai rien trouvé qui accrédite cette thèse. Ce qui reste par contre certain, c’est que le droit de pêche était réservé au souverain qui pouvait l’octroyer aux vassaux et aux moines. Et que les fraudeurs étaient punis très sévèrement.

Sens en dérive
Laissons tomber les anecdotes historiques pour enquêter du côté des jeux de mots. Si cela se trouve, le poisson d’avril est une déformation d’un autre mot qui n’a rien à voir avec la pêche à la ligne. Voyez plutôt.
D’après une première hypothèse, le poisson d’avril n’est pas un poisson. Son origine serait tout autre : elle viendrait du terme pâture qui se disait « pesson » dans certaines provinces. Le droit de « pesson » était accordé par les seigneurs pendant une période délimitée qui courait jusqu’à la fin mars et pouvait être prolongée de quelques semaines en avril. Ce prolongement portait le nom de « pesson d’avril ». Or il était, paraît-il, d’usage de faire bisquer ses voisins en leur faisant croire à ce dernier et de leur attirer ainsi les foudres du seigneur. Cela faisait rire, semble-t-il. Pour ma part, je n’ai pas trouvé cette nouvelle hypothèse plus plausible que les précédentes.
Plus sérieusement, des étymologistes font dériver le poisson d’avril de la passion du Christ, celle-ci s’étant déroulée à peu près à cette période de l’année. Elle fait référence à l’ensemble des supplices qui ont précédé la crucifixion, le Christ ayant parcouru milles détours avant d’être mis en croix. D’ailleurs dans les premiers dictionnaires, le poisson d’avril n’est pas l’occasion de cadeaux farfelus : il consistait à envoyer les gens d’un endroit à l’autre faire des démarches absurdes, inutiles, pour les ridiculiser et se moquer d’eux. Quant au lien avec le poisson, il est évident, ce dernier étant le symbole des chrétiens. En outre, la racine grec du terme poisson « Ichtyo » (Ichtus) renvoie aux initiales des termes grecs utilisés pour désigner le Christ, « Jésus Christ le sauveur et le fils de Dieu ». Je ne vous cache pas que cette version aurait ma préférence, s’il y en avait une autre...

Mi-chair mi-poisson
Dans de très vieilles définitions, le poisson d’avril ne désigne ni la faune aquatique ni la passion du Christ mais de jeunes hommes. Plus précisément de jeunes messagers chargés d’acheminer, au début du printemps, les billets d’amour de leurs maîtres à une maîtresse illégitime. Autrement dit, si le poisson peut être associé à une passion d’avril, celle-ci se déroule en eaux troubles et frétillantes de grivoiseries. Mais pourquoi appeler ces jeunes messagers des poissons ? Tel quel, cela ne nous apprend pas grand chose. C’est qu’il manque encore un élément essentiel : le maquereau !
Ce serait lui, le poisson d’avril. Ainsi est-il en tout cas surnommé dans bien des textes anciens. Pourquoi ? Parce qu’il abonde en ce mois des amours – c’est la saison de sa pêche. Ensuite, notre maquereau, à l’image du proxénète auquel il est associé, servirait d’entremetteur entre les harengs femelles et les harengs mâles. Bien évidemment, il s’agit là d’une légende. Reste que le double sens poisson-entremetteur, bien réel lui, serait à l’origine du surnom donné à ces jeunes messagers. Quant à la pratique d’accrocher un poisson dans le dos d’une personne, elle existait belle et bien. Non pas pour se moquer de ladite personne mais pour indiquer que celle-ci fréquentait les prostituées.
A vous de choisir entre Charles IX, Louis XIII, l’Evêque Hugues, le Christ, le maquereau et les jeunes hommes. Personnellement, j’avoue avoir un petit faible pour les deux derniers...

Chronique Grain de Sel de Valérie Péan, Mission Agrobiosciences. Emission d’avril 2010 de "Ça ne mange pas de pain !", "Les dents de la mer".

Lire d’autres chroniques tirées de cette émission de "Ça ne mange pas de pain !" :

Sur ce thème, on peut lire également sur le magazine Web de la Mission Agrobiosciences (publications originales accessibles gratuitement)  :


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