18/06/2008
Dans le cadre de "Ça ne mange pas de pain !". Mars 2008

"Consommer en bonne conscience, est-ce possible ?" (article original)

B. Hervieu. Copyright www.ciheam.org

"Les malheurs des mangeurs : consommateur ou citoyen, faut-il choisir ? Tel était l’intitulé de l’émission radiophonique "Ça ne mange pas de pain !" de mars 2008. Parmi les invités de cette émission spéciale, Bertrand Hervieu, secrétaire général du Ciheam - le Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes -, et auteur, notamment, de l’ouvrage « Les orphelins de l’exode rural : essai sur l’agriculture et les campagnes du 21ème siècle », publié aux éditions de l’Aube, en janvier 2008.
Jacques Rochefort, de la Mission Agrobiosciences lui a demandé si, selon lui, à l’heure où le consommateur est aussi un citoyen, il était encore possible de consommer en bonne conscience.
Pour Bertrand Hervieu, il s’agit là d’une question au coeur de la modernité et de la tension que rencontre chaque individu dans son insertion sociale : "il est à la fois citoyen et consommateur, l’homme d’un lieu et l’homme du monde". Une réalité qui, au-delà des contraintes, peut aussi être envisagée comme une richesse.

Consommer en bonne conscience, est-ce possible ?
Interview de Bertrand Hervieu, sociologue, secrétaire général du Ciheam, par Jacques Rochefort

Jacques Rocherfort : Pourquoi opposer aujourd’hui le consommateur et le citoyen ?
Bertrand Hervieu : "Il me semble assez normal d’opposer ces deux dimensions parce que le consommateur a une dimension économique très évidente, et que de ce point de vue là, il nourrit des intérêts qui ne sont pas forcément des plus compatibles avec l’intérêt général. Le consommateur cherche, en premier lieu, son intérêt particulier. Alors que le citoyen, lui, est pensé comme une personne ayant en tête, continuellement, l’intérêt général.
Etre un consommateur citoyen, cela voudrait dire que le consommateur, quand il consomme et quand il achète, a en tête, à la fois, les intérêts de l’agriculteur qui produit, de l’ouvrier qui transforme, du commerçant qui vend... et que, à ce titre, il faudrait qu’il accepte de prendre en charge, lui seul, la rétribution et les problèmes que rencontre chacun de ces différents acteurs de la filière.
Donc, que l’on oppose consommateur et citoyen ne me choque pas. C’est un problème qu’il nous faut gérer, tout en sachant que chaque individu est traversé par les diverses dimensions de ses appartenances sociales qui, de plus, peuvent être contradictoires. Je pense qu’on est là au cœur de la modernité et de la tension que rencontre chaque individu dans son insertion sociale : il est tout à la fois, citoyen et consommateur, l’homme d’un lieu et l’homme du monde.

D’après vous, à quand remonte ce phénomène ?
Clairement, ce phénomène est apparu avec la société industrielle. Pour ce qui concerne la France, il apparaît d’une façon très massive au cours des Trente Glorieuses. La césure arrive avec la fin des sociétés paysannes et l’arrivée d’un modèle urbain, d’une division sociale du travail qui entraîne, dans le même temps, une division sociale de la consommation et de la relation à l’économique. Lorsque vous viviez dans des sociétés paysannes où l’ambition du chef de famille et de la ferme était d’assurer la couverture alimentaire de sa famille et du groupe domestique qui l’entouraient, il n’y avait pas de dissociation possible entre le producteur et le consommateur : c’était les mêmes personnes.
Donc, cette dissociation intervient dans la double construction, à la fois, de l’individu moderne et du marché mais aussi de la citoyenneté, qui n’est pas une dimension humaine ontologique, mais bien une construction.

Oui, mais aujourd’hui, on a l’impression que nous fonctionnons sur le registre de la culpabilité. Comprenez, comment être à la fois un bon producteur et un bon citoyen, à une période où sont mis en avant les terroirs, les labels qualité, le commerce équitable... On a l’impression que le producteur, le consommateur et le citoyen ne s’y retrouvent pas.
Personne ne s’y retrouve. Le consommateur ne s’y retrouve pas, le producteur non plus, pas plus que le citoyen ou l’élu en responsabilité d’un territoire. C’est normal.
Car il faut bien comprendre que chaque individu est traversé par plusieurs dimensions qui le définissent, de la même façon qu’un territoire est traversé de plusieurs fonctions et de plusieurs appartenances. J’aurais plutôt envie de retourner le propos. Je crois que ce qui fait l’intérêt, la richesse et le côté très enthousiasmant de notre modernité du début du 21ème siècle, c’est que précisément l’individualisme moderne n’est pas un individualisme sans appartenance mais, au contraire, un individualisme de multi-appartenances. Et, ce que nous avons à gérer, ce sont ces multiples appartenances qui font que nous sommes de plusieurs lieux, de plusieurs cultures, de plusieurs appartenances - politique, familiale, professionnelle.
Nos identités ne sont donc plus des identités héritées, assignées. Elles sont continuellement construites, acquises, conquises. C’est à la fois très enthousiasmant et très vertigineux, parce que rien n’est jamais acquis. On peut passer d’une insertion extrêmement fluide, multiple et assez exaltante, à une désinsertion totale si toutes ces appartenances s’effondrent les unes après les autres. Or que vous preniez la vie affective, la vie familiale, la vie professionnelle, la vie politique ou les appartenances culturelles ou religieuses... aucune ne peut apparaître, aujourd’hui, à qui que ce soit, définitive dans une vie. Elles ont à la fois multiples et fragiles."

Interview réalisée par Jacques Rochefort, Mission Agrobiosciences, dans le cadre de "Ça ne mange pas de pain !", mars 2008, "Les malheurs des mangeurs : consommateurs ou citoyens, faut-il choisir ?".
Lire aussi l’interview d’Estelle Masson, psycho-sociologue, "Comment les français résistent-ils à l’obésité ?" réalisée par Sylvie Berthier, (Mission Agrobiosciences), lors de cette même émission.

Téléchargez l’Intégrale de cette émission, une publication originale de la Mission Agrobiosciences d’une dizaine de pages et accessible gratuitement. "Les malheurs du mangeur : consommateur ou citoyen, faut-il choisir ?"

Lire sur le magazine Web de la Mission Agrobiosciences (publications originales) :

L’interview de Bertrand Hervieu, Secrétaire Général du Ciheam, par Jacques Rochefort, Mission Agrobiosciences

Accéder à toutes les Publications : Alimentation et Société Des conférences-débats, tables rondes, points de vue et analyses afin de mieux cerner les problématiques sociétales liées au devenir de l’alimentation. Edités par le Magazine Web de la Mission Agrobiosciences.

Accéder à toutes les publications : Agriculture et Société Des conférences-débats, tables rondes, points de vue et analyses afin de mieux cerner les problématiques sociétales liées au devenir de l’agriculture. Edités par le Magazine Web de la Mission Agrobiosciences.

Accéder à tous les Entretiens et Publications : "OGM et Progrès en Débat" Des points de vue transdisciplinaires... pour contribuer au débat démocratique. Edités par le Magazine Web de la Mission Agrobiosciences.

Accéder à toutes les publications : Sur le bien-être animal et les relations entre l’homme et l’animal Pour mieux comprendre le sens du terme bien-être animal et décrypter les nouveaux enjeux des relations entre l’homme et l’animal. Avec les points de vue de Robert Dantzer, Jocelyne Porcher, François Lachapelle... Edités par le Magazine Web de la Mission Agrobiosciences

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Edités par le Magazine Web de la Mission Agrobiosciences

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Accéder à toutes publications Histoires de... »- Histoire de plantes (gui, luzerne, betterave..), de races animales, de produits (foie gras, gariguette...) pour découvrir leur origine humaine et technique et donc mieux saisir ces objets. Editées par le Magazine Web de la Mission Agrobiosciences.

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