13/12/2011
Vient de paraître dans le cadre de "Ça ne mange pas de pain !". Décembre 2011

Changement de régime ? A propos du 3ième Programme national « Nutrition Santé ». (entretien original)

S. Hercberg ©G. Cattiau

En octobre dernier, dans le cadre de l’émission radiophonique mensuelle "Ça ne mange pas de pain !", Lucie Gillot, de la Mission Agrobiosciences recevait Serge Hercberg, Professeur de Nutrition et président du comité de pilotage du PNNS, le Programme National "Nutrition et Santé".
Alors que ce programme entre dans sa troisième phase, quel bilan peut-on tirer des actions mises en œuvre depuis sa création en 2001 ? Consommation de fruits et légumes, lutte contre l’obésité, promotion de l’activité physique, quels sont les axes prioritaires ? Et, dans un contexte de crise qui tend à creuser les disparités sociales, comment penser une politique nutritionnelle à destination de toutes les populations, y compris les plus défavorisées ? Eléments de réponse ci-dessous...

A propos du 3ième Programme national « Nutrition Santé »
Changement de régime ?

Interview de Serge Hercberg, président du comité de pilotage du PNNS. Réalisée dans le cadre de l’émission d’octobre 2011 de "Ça ne mange pas de pain !" : Alimentation et crises sanitaires, sociales et économiques : Vers de nouvelles pratiques ?

L. Gillot. Paris, 13 décembre 2000. Dans son discours de clôture des Etats Généraux de l’Alimentation, le premier ministre Lionel Jospin annonçait le lancement d’un « Programme national nutrition et santé » prévu pour cinq ans, de 2001-2005. Son objectif ? « Améliorer l’état de santé des français en agissant sur l’un de ses déterminants majeurs : la nutrition  ». Plus précisément, le premier Programme national nutrition et santé – PNNS – s’était fixé 9 objectifs de santé publique pour la population générale. Parmi ceux-ci, citons notamment, pour les plus emblématiques, l’augmentation de la consommation de fruits et de légumes, la diminution des apports en graisses (notamment les graisses saturées) et de la consommation d’alcool, la réduction de la prévalence de l’obésité et du surpoids, et la promotion de l’activité physique. Dix ans après, où en sommes-nous ? Alors que le troisième PNNS vient d’être lancé le 20 juillet 2011, nous avons souhaité revenir sur ces dix dernières années.
Pour en parler, nous avons convié celui qui préside le comité de pilotage du PNNS, le professeur Serge Hercberg. Professeur de Nutrition à la Faculté de Médecine Paris 13 et Directeur de l’unité de recherche Inserm-Inra "épidémiologie nutritionnelle", Serge Hercberg a coordonné l’étude SUVIMAX [1] et coordonne celles qui lui ont succédé : SUVIMAX 2 (nutrition et vieillissement) et SUFOL.OM3 [2]. Il a récemment lancé l’étude NutriNet-Santé [3].

L. Gillot. Le PNNS a maintenant dix ans. Parmi les neuf objectifs à destination de la population générale inscrits dans le 1er PNNS, quels sont ceux qui ont été atteints ? Et les points qui restent à améliorer ?
Serge Hercberg. Le PNNS a permis d’atteindre un certain nombre d’objectifs totalement ou partiellement. Tout d’abord, la consommation de fruits et de légumes a augmenté de manière significative chez les adultes. Il s’agissait d’un élément important en termes de santé publique. Ensuite, concernant la consommation de sel, celle-ci est passée de 10g/jour/personne à 8,5g. L’objectif initialement fixé était de 8g/jour/personne. S’il n’est pas encore atteint, nous n’en sommes plus très loin.
Le résultat le plus significatif porte peut-être sur la prévalence du surpoids et de l’obésité de l’enfant. Alors que cette dernière s’était considérablement accrue au cours des années 80 et 90, elle s’est désormais stabilisée, ce qui était notre but.
Pour ce qui concerne les points à améliorer, la consommation de fruits et de légumes des enfants n’a pas augmenté comme nous le souhaitions ; de même pour ce qui concerne la diminution de la prévalence de l’obésité de l’adulte.
En définitive, certains objectifs ont été atteints de manière satisfaisante, d’autres non. Par ailleurs, toujours sur cet aspect du bilan, j’aimerais préciser nous avons pris conscience que les disparités dans le domaine de la nutrition et de la santé s’étaient accrues ces dernières années. Ce programme a certes touché la population dans son ensemble mais insuffisamment les populations les plus défavorisées, celles qui sont, justement, les plus à risque en matière de nutrition.

Le problème de la fracture alimentaire constituait l’une des principales critiques adressées à l’encontre du PNNS, tout le monde n’ayant pas les moyens d’acheter régulièrement et pour toute la famille des fruits et des légumes. L’autre écueil portait sur le risque de médicaliser le rapport à l’alimentation. A associer l’acte alimentaire à la santé, on finit non plus par manger des sardines, mais des omégas 3 disent certains sociologues. Partagez-vous ces analyses ? Et s’agit-il de points sur lesquels vous êtes plus "vigilants" dans ce 3ème PNNS ?
Je suis toujours très surpris de ces remarques provenant de quelques personnes qui souhaitent attirer l’attention sur le danger de médicaliser le rapport à l’alimentation, alors qu’il s’agit justement d’un point auquel nous sommes vigilants et attentifs depuis le lancement du PNNS. Si vous regardez les messages véhiculés par le PNNS, comme les guides que nous avons édités pour diffuser les recommandations nutritionnelles, vous verrez que nous parlons toujours au public d’aliments – de viande, d’œufs, de fruits -, et jamais de nutriments – de glucides, d’omégas 3, etc. Nous ne présentons pas une vision biologique ou fonctionnelle de l’alimentation mais rappelons la compatibilité de la nutrition et du plaisir. Par contre, nous sommes inquiets des messages portés par certains opérateurs économiques, messages qui justement, mettent en avant la teneur en vitamines, en minéraux, en polyphénols, ou encore en fibres de tel ou tel aliment. Dans ce cadre, nous partageons la crainte de voir le rapport à l’aliment se médicaliser.
Concernant la fracture alimentaire, nous sommes désormais tout à fait conscients qu’un certain nombre de nos mesures n’ont pas été à la hauteur de cet enjeu et que celle-ci s’accroît au fil du temps. Cette question fait désormais partie intégrante des grandes orientations de la troisième phase du PNNS, qui verra la mise en œuvre d’actions visant à réduire les inégalités de santé que l’on connaît dans le domaine de la nutrition.

Qu’est-il concrètement prévu dans ce cadre ?
Plusieurs types d’actions sont programmés. Tout d’abord, nous allons nous appuyer sur les mesures prévues dans le cadre du Programme national pour l’alimentation (PNA) [4] qui a notamment pour objectif d’améliorer l’offre alimentaire à destination des bénéficiaires de l’aide alimentaire. Ensuite, des campagnes plus ciblées devraient voir le jour, avec des outils mieux adaptés aux populations les plus défavorisées. La barrière de la langue rend parfois difficile la compréhension ou la réception des messages du PNNS. Autre levier d’action, le travail sur la qualité de l’offre alimentaire. Conduit avec les opérateurs économiques, il s’agit à la fois de rendre plus accessibles les aliments de bonne qualité nutritionnelle et, parallèlement, d’améliorer la qualité nutritionnelle de certains aliments courants, consommés par les population à faible budget.

Si je comprends bien, parallèlement aux actions de communication, vous allez donc également travailler avec les industriels à l’amélioration nutritionnelle de la composition des produits.
Effectivement. Les actions du PNNS ne se résument pas aux campagnes d’information et aux messages sanitaires adressés à l’ensemble de la population. Ce n’en est que la partie visible. Au-delà, par exemple, des recommandations adressées à la population générale, il comprend un ensemble de mesures complémentaires dont celle d’améliorer la qualité nutritionnelle des produits.

Continuons sur cette question de l’information. Depuis une dizaine d’années, celle-ci s’est considérablement accrue dans le champ de l’alimentation et de la santé. Mais face à l’offre foisonnante, on parle souvent de cacophonie nutritionnelle. Comment inverser la tendance ? Sachant que historiquement, l’une des missions premières du PNNS est de livrer aux citoyens une information fiable.
C’est un point important de ce programme. Permettez-moi de replacer les choses dans le temps. Cette cacophonie existe depuis longtemps, du fait de la multiplicité des émetteurs. Industriels, publicitaires, gourous, médias, collègues de bureau et amis… Tout un chacun a un avis sur la nutrition. Il existe donc peu de points de références. Notre objectif, avec le PNNS, était de poser un cadre de référence, de fournir un message unique et clair, porté par le site mangerbouger.fr.
Qu’en est-il à ce jour ? Les récentes enquêtes montrent que les gens connaissent désormais les messages du PNNS. Certes, nous n’avons pas totalement supprimé la cacophonie que vous mentionnez, mais nous avons néanmoins contribué à fournir un cadre de référence, basé sur des avis scientifiques, et qui doit permettre au consommateur de s’y retrouver dans le bruit ambiant.

Vous évoquiez précédemment les actions conduites avec le PNA, le programme national pour l’alimentation. Existe par ailleurs depuis 2010 un plan obésité (PO) [5]. Dans ce contexte, il n’est pas toujours évident de s’y retrouver dans leurs missions respectives. Prenons le cas de la lutte contre l’obésité. Elle est un axe fort du PNNS. Pourquoi l’en avoir "sortie" ?
La création d’un plan dédié à la lutte contre l’obésité était une volonté du président de la République. Ce plan, resserré sur trois années, vise à accélérer la mise en place de mesures spécifiques à l’obésité, en termes de dépistage, de prise en charge mais aussi de connaissances - la recherche - sur cette pathologie. Si le volet recherche est propre au Plan obésité, les deux précédentes mesures sont menées conjointement avec le PNNS. Ainsi, le Plan obésité est placé sous la présidence du Professeur Arnaud Basdevant qui assure par ailleurs la vice-présidence du PNNS ; réciproquement, j’assure la vice-présidence du PO. Les plans ne sont donc pas concurrents dans leurs actions, mais bien complémentaires et synergiques.

Et pour le programme national pour l’alimentation (PNA) ?
De nouveau, les plans sont clairement articulés entre eux. Par exemple, certains des axes portés par le PNNS seront réalisés dans le cadre du PNA. Ainsi en est-il par exemple de l’amélioration de la qualité nutritionnelle de l’alimentation, inscrite dans le PNNS mais qui sera conduite par le PNA.
De manière plus globale, l’objectif que nous poursuivons est bien celui d’une mise en cohérence des actions menées par les différents plans et les ministères concernés : ceux en charge de la santé, de l’agriculture et de l’alimentation, de l’éducation nationale pour le plan santé à l’école, ou encore pour ce qui concerne l’activité physique et les mobilités dites douces, le ministère de l’environnement. Rassurons les personnes qui s’intéressent à ces questions : il y a une forte volonté de cohésion et de complémentarité. L’interministérialité de la gouvernance des plans devrait rendre plus efficientes les actions mises en place.

Pour conclure, en quoi ce troisième programme se distingue-t-il des deux autres ?
Il se distingue par sa volonté d’agir dans la continuité des actions existantes mais aussi d’aller plus loin là où nous n’avons pas été efficaces jusqu’à présent. Concrètement, ce troisième plan est structuré autour de cinq grands axes. Premièrement, nous l’avons évoqué, la lutte contre les inégalités sociales et la fracture alimentaire. Ensuite, la promotion de l’activité physique, déjà partie intégrante du PNNS, sera renforcée. Le troisième axe porte sur les problématiques nutritionnelles : d’un côté la lutte contre l’obésité, conduite en lien avec le Plan obésité ; de l’autre le problème de la dénutrition, qui reste un point important. Le quatrième axe vise à renforcer le cadre de référence du PNNS. Nous avons vu la question de l’information et de la communication, l’existence d’outils scientifiquement validés. Il s’agit de rendre plus présent ce cadre de référence par le biais de chartes d’engagement passées avec plusieurs types de partenaires : les collectivités locales (villes, départements, régions), les entreprises de l’agroalimentaire mais aussi d’autres secteurs, notamment les entreprises vis-à-vis de leurs salariés. Enfin, il y a un volet plus transversal, visant à renforcer la recherche, la surveillance et l’évaluation.

PROPOS DE TABLE.

S.Berthier. J’aimerais revenir sur le premier constat, celui de l’accroissement des disparités sociales en matière d’alimentation et de santé. Les dernières études montrent que 83% des gens regardent d’abord le prix d’un aliment et non pas sa provenance ou sa qualité, lorsqu’ils font les courses. Alors que la crise économique s’aggrave, il est à craindre que les plus fragiles aient de plus en plus de mal à accéder à une alimentation variée. N’avez-vous pas peur de ne pas réussir à toucher ces populations ?
C’est un des sujets d’inquiétude. Mais c’est aussi ce qui nous mobilise. Il est nécessaire de prendre en compte ces déterminants économiques et sociaux car ils constituent un frein à l’accessibilité des personnes les plus démunies aux aliments de bonne qualité nutritionnelle. Il faut travailler dans une double approche. Cela signifie que d’un côté, nous allons cibler notre communication pour qu’elle colle à la réalité. Par exemple, pour la consommation de poisson, il ne s’agit plus seulement de dire qu’il faut en manger régulièrement mais d’expliquer que les boîtes de sardines ou de thon constituent, par leur moindre coût, des alternatives économiques possibles et qu’elles ne sont pas de moins bonne qualité nutritionnelle que les produits frais. De même pour les légumes en conserve ou sous forme de surgelés bruts.
D’un autre côté, nous allons agir sur la qualité intrinsèque des aliments eux-mêmes en travaillant à en améliorer la composition nutritionnelle – les teneurs en sucres, en sel ou en graisses. Avec cette nécessité : que le prix reste inchangé. C’est tout l’enjeu des chartes d’engagement signées avec les entreprises.
Dans ce troisième programme, nous allons par ailleurs tester un certain nombre de mesures sociales. Nous allons ainsi mettre en place des chèques pour faciliter l’accès des populations les plus défavorisées aux fruits et légumes. Par ailleurs, pour favoriser le repérage des consommateurs, nous travaillons à la création de logos d’information pour ceux qui auraient du mal à lire les étiquettes.
Voici quelques-uns des leviers sur lesquels nous travaillons aujourd’hui et qui doivent permettre de réduire les inégalités sociales, dans un contexte économique qui n’est pas des plus simples. Reste que, si on ne se mobilise pas, rien ne changera. Je ne sais si nous serons totalement efficaces, mais nous ferons tout pour.

Chronique "Sur le pouce " de l’émission d’octobre 2011 de "Ça ne mange pas de pain ! : Alimentation et crises sanitaires, sociales et économiques : Vers de nouvelles pratiques ?

Accéder au site "mangerbouger.fr

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Avec Serge Hercberg, président du comité de pilotage du PNNS

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