17/06/2011
Vient de paraître. Juin 2011
Mots-clés: Politiques

Revisiter les futurs… dix ans après. Quatre scénarios pour le futur des politiques publiques de l’alimentation dans un contexte de crise (article original)

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Dix ans après la tenue des Etats Généraux de l’Alimentation, qui s’étaient déroulés en France durant la deuxième crise de la « vache folle » (ESB), retour sur les quatre Scénarios du futur proposés lors du Colloque final tenu à La Défense, à Paris le 13 décembre 2000. Ils avaient été revisités, par Jean-Claude Flamant photo ci-contre), de la Mission Agrobiosciences, en novembre 2005 sur la base des questions suivantes : la sécurité sanitaire des aliments s’est-elle améliorée ? Le risque de crise est-il toujours présent ? Les pouvoirs publics et l’opinion ont-ils fait évoluer leurs comportements ?
Aujourd’hui, alors que l’Europe est secouée par de nouvelles crises sanitaires, notamment celle de l’Escherichia coli, qu’en est-il ?
Et quelles leçons en tirer ? Avons-nous vraiment appris quelque chose ?

Dix ans après la tenue des Etats Généraux de l’Alimentation, qui s’étaient déroulés en France durant la deuxième crise de la « vache folle » (ESB), retour sur les quatre Scénarios du futur proposés lors du Colloque final tenu à La Défense, à Paris le 13 décembre 2000. Ils avaient été revisités en novembre 2005 [1] sur la base des questions suivantes : la sécurité sanitaire des aliments s’est-elle améliorée ? Le risque de crise est-il toujours présent ? Les pouvoirs publics
et l’opinion ont-ils fait évoluer leurs comportements ? Aujourd’hui, qu’en est-il ?

Premier scénario : la répétition des crises

Résumé du scénario. La longueur des chaînes alimentaires rend difficile la traçabilité, d’autant plus que les règles de sécurité sanitaire peuvent être différentes selon les pays, même à l’intérieur de l’Union européenne. Les crises sanitaires sont aussi des crises du système d’information, liées aux pièges de la communication en période de crise, d’autant plus que les médias modernes permettent de toucher d’emblée un très nombre de personnes à l’échelle des pays, voire du monde. Ce qui entraîne des crises économiques de plus ou moins grande ampleur liées au fait que les producteurs des secteurs concernés pâtissent d’une chute brutale de la consommation : les consommateurs pratiquent « le principe de précaution individuel ».
A l’extrême, la répétition des crises – sanitaires, médiatiques, économiques - peut entraîner l’apparition de crises généralisées d’approvisionnement des populations.

Cinq ans après ? De fait, le perfectionnement des systèmes de contrôle sanitaire des chaînes alimentaires au cours de la dernière décennie n’empêche pas que surgissent de nouvelles crises dont la plus grave est liée en Europe à l’épidémie d’Escherechia coli en Allemagne. En France, des cas d’intoxications alimentaires, éventuellement mortelles, ont été observés provenant d’une contamination accidentelle lors de la fabrication de steaks hachés, notamment en 2005, puis encore en 2011, vite circonscrits grâce à la traçabilité mise en place après les crises de la vache folle. Ces cinq dernières années ont vu aussi le retour d’une crise
de la vache folle, en 2008, cette fois-ci en Asie du sud-est, liée à la suspicion de viande de bœuf importée des USA, amplifiée par la rumeur selon laquelle les Asiatiques seraient génétiquement plus vulnérables au prion atypique, entraînant même des manifestations publiques et une crise gouvernementale en Corée du sud.
L’épidémie de diarrhée hémorragique à Escherichia coli en Allemagne survient en mai 2011. Sa particularité tient au nombre de décès, aux incertitudes quant au germe impliqué et à l’origine de la contamination, et à la mise en cause de certains produits sans certitude. Des concombres contaminés auraient été importés d’Espagne : les autorités allemandes invitent les consommateurs à prendre des précautions concernant la consommation de concombres, de tomates et de salade. On trouve finalement la source des aliments contaminés au sein d’une exploitation pratiquant l’agriculture biologique, mais les responsables sont mis hors de cause. Les craintes ressenties par les consommateurs des pays de l’Union européenne sont telles que c’est l’ensemble des légumes verts qui sont touchés par l’abstention des consommateurs. Les producteurs d’Espagne puis ceux des autres pays de l’Union européenne voient leurs ventes s’effondrer. Une crise d’autant plus dure qu’une des conséquences des Etats Généraux de l’Alimentation a été la préconisation du Plan National Nutrition Santé (PNSS) de consommer cinq fruits et légumes par jour !

Question. Alors, quoiqu’on fasse, l’avenir serait bien celui des crises répétées dont l’impact est amplifié par une diffusion de l’information de plus en plus rapide et de plus en plus large, crises allant jusqu’à mettre en cause les pouvoirs politiques pour leur gestion ? Il n’aurait pas fallu mettre en cause les légumes verts d’Espagne sans preuve formelle ? Mais les pouvoirs publics n’auraient-ils pas été accusés de rétention coupable d’information si cette source avait été avérée ?

Deuxième scénario : les vertus de l’information et de la prévention

Résumé du scénario. La raison prend la place de l’émotion et du doute qui marquent fortement le précédent scénario. Celui-ci est celui de l’apaisement par l’information et l’éducation avec la mise en œuvre de dispositifs nouveaux de prévention à l’initiative des pouvoirs publics, dont en France le Plan National Nutrition Santé. La société accède à un apprentissage du risque.

Ces cinq dernières années voient la prolongation et le renforcement des dispositifs publics, avec des campagnes soutenues d’information dans les magazines et les programmes de télévision, et des relais scolaires en direction des enfants et des jeunes en vue d’une lutte contre l’obésité, un syndrome qui avait été pointé en 2000 comme plus préoccupante à terme que les risques de nature toxicologique. Mais de nouvelles interrogations surgissent concernant ceux qui sont les destinataires de ces messages, interrogations qui font l’objet de débats et de colloques au cours de ces derniers temps. Ainsi, les jeunes, ceux qui n’ont connu que le PNNS, dont l’alimentation en milieu scolaire est encadrée par des principes… leur tendance naturelle est de les contourner, de dégager de nouveaux espaces de liberté. Tandis que l’alerte sur le risque d’orthorexie - une obsession concernant le respect des règles d’une « bonne alimentation » - tend à se porter sur la progression d’un ressenti plus général, celui de l’angoisse de se tromper face aux choix alimentaires auquel chacun est confronté tandis que se généralisent conseils et mises en garde.

Question. Alors, l’information et les mesures de prévention portées par les pouvoirs publics sont-elles vraiment vertueuses ?

Troisième scénario : le salut par la science et la technologie

Résumé du scénario. A la suite des crises de « la vache folle », les programmes de recherche sont engagés pour progresser dans la connaissance du prion atypique, connaissance qui pourrait avoir des implications sur les propriétés des protéines musculaires, voire des conséquences intéressantes dans la prévention des maladies du vieillissement.

Dix ans après, les médias ne s’intéressent plus à ces avancées éventuelles. Et d’ailleurs, les mesures prises aboutissent à une quasi-disparition des cas recensés de bovins présentant le syndrome de l’ESB, avec pour effet collatéral l’élévation du coût des contrôles ramené à l’animal détecté positif, coût considéré comme prohibitif. Question : ne pourrait-on pas les supprimer ? Et même autoriser de nouveau l’incorporation des farines animales dans la ration des animaux, maintenant que le syndrome de l’ESB et sa prévention sont bien connus ?
La crise allemande à Escherichia coli pointe les nécessités de progression des connaissances sur la sécurité sanitaire des chaînes alimentaires, sur les modes de transmission des germes dangereux, sur la traçabilité des aliments à producteurs multiples tels que les légumes… Au cours de ces dix dernières années, les recherches ont été amplifiées dans le domaine des avantages santé de l’alimentation… Accompagnées d’un déferlement d’ouvrages à succès qui mettent par exemple en rapport alimentation et lutte contre le cancer. Mais qui induisent aussi de nouvelles inquiétudes. Antioxydants, acides gras oméga « quelque chose », compléments alimentaires… soudain rien n’apparaît sûr. « Qui croire ? Que savoir ? », c’est l’état d’esprit des débats que la Mission Agrobiosciences organise chaque année sur ce sujet dans le cadre d’un partenariat avec les étudiants de « Sup de Co Toulouse ».

Question. Alors, le salut par la science et la technologie ne serait pas toujours garanti ?

Quatrième scénario : les bienfaits de la proximité

Résumé du scénario. C’est le scénario induit par le scepticisme et les suspicions des citoyens. Scepticisme parce que, qu’ils pensent intuitivement que les crises sanitaires majeures vont se renouveler de manière inéluctable, parce que les messages d’information et de prévention sur la bonne alimentation les inquiètent, parce que aussi ils estiment qu’on ne peut pas faire confiance à la science !

Que dire aujourd’hui avec le recul de cinq et dix ans ? A l’évidence, le message des circuits courts progresse sous l’influence de facteurs convergents : les risques alimentaires qui
seraient minimisés par le rapport personnel entre producteur et consommateur, la réduction de la longueur de la chaîne alimentaire qui réduit les dépenses de carburants émetteurs de gaz à
effet de serre, la montée des préoccupations environnementales en rapport avec
l’alimentation, le retour des besoins de rapports plus étroits entre les urbains et les ruraux…
Un mouvement d’opinion amplifié par le caractère récurrent des crises qui se traduit par le développement des AMAP, l’apparition du phénomène des « locavores » en milieu urbain ou encore l’engouement pour les produits de l’agriculture biologique. Un levier dans ce sens apparaît constitué par l’engagement des collectivités territoriales au niveau de la restauration collective des établissements scolaires qu’elles ont en charge.

Questions. Ce que l’on appelle « circuits courts » représente quoi sur l’ensemble des volumes de produits achetés ? Tous les consommateurs ont-ils les moyens d’accéder aux bienfaits supposés de la proximité ?

Quelles leçons tirer de cette exploration des Scénarios dix ans après ?

Leur caractère inattendu caractérise évidemment le surgissement des crises. Mais ce qui frappe toujours c’est que les retours d’expérience, c’est-à-dire l’analyse des crises antérieures, n’apportent pas forcément des leçons pour gérer les crises suivantes dans leur complexité et le caractère inédit. De plus, les mesures de prévention portées par les pouvoirs publics qui édictent des règles de bonne conduite en vue d’une meilleure santé publique sont plus ou moins bien suivies par les consommateurs. En revanche, ceux-ci adoptent massivement des comportements de précaution en s’abstenant d’acheter des produits sur lesquels l’information de crise tend à mettre la suspicion sanitaire. Lorsqu’il s’agit de risques sanitaires à caractère microbien connu, la recherche permet d’accéder à une plus grande traçabilité par une meilleure détection des souches et des lots concernés à tous les échelons de la chaîne. La progression des connaissances dans le domaine de la nutrition ou celui des maladies à progression lente (cancers ou Alzheimer par exemple) dans leur rapport avec l’alimentation n’offre cependant pas les mêmes certitudes, tandis que la sensibilité accrue des citoyens à ces préoccupations se traduit par des succès de librairie plus ou moins justifiés.
Finalement, une partie des consommateurs trouve un refuge dans des produits de proximité et dans l’achat de produits de l’agriculture biologique, convergeant avec les préoccupations émergentes concernant l’environnement. Mais, quel sera l’impact effectif de ces progressions sur la santé des personnes et l’état sanitaire des populations ?
Rendez-vous dans cinq ans pour de nouveaux futurs !

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Par Jean-Claude Flamant, Mission Agrobiosciences

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