11/02/2013
Chronique d’actualité de la Mission Agrobiosciences. 11 février 2013

Lasagnes de cheval : les ingrédients du scandale.

Arnaque sur la matière première, mise à jour d’un réseau complexe d’intermédiaires européens, cellule de crise politique, multiplication des plaintes… Tous les ingrédients d’un bon polar sont réunis dans l’actuel scandale des lasagnes à la viande de cheval. Au risque d’une crispation des consommateurs et d’un repli identitaire. Mauvaise nouvelle en période de crise économique.
A coup sûr, l’enquête menée par les services des fraudes connaîtra encore de multiples rebondissements, tant les fils de cet écheveau sont incommodes à démêler. Retour sur ce scandale alimentaire, ou comment une alerte lancée il y a un mois au Royaume-Uni s’étend comme une tâche d’huile sur le continent européen.
Fraude, tromperie, méfiance, traçabilité, sécurité sanitaire, financiarisation des marchés, industrialisation des viandes, charge symbolique de l’alimentation, grande distribution, repli identitaire… voici quelques mots clés de cette chronique d’actualité de la Mission Agrobiosciences.

Acte 1. Petit rappel des faits.

L’affaire démarre mi-janvier au Royaume-Uni, avec la découverte de viande de cheval dans des hamburgers vendus dans des épiceries, « suite à une analyse de l’Autorité de sécurité alimentaire irlandaise (FSAI) de 27 marques de hamburger 100% bœuf. » Et cette incroyable annonce (le 16 janvier) : sur les 27 hamburgers analysés, « 10 contenaient de l’ADN de cheval et 23 contenaient du porc » (dont d’ailleurs plus personne ne parle…). Tous ces produits, provenant d’usines d’Irlande et du Royaume-Uni, avaient été écoulés par plusieurs chaînes de supermarchés (Tesco, Lidl, Aldi et Iceland) de ces pays. Bien que salubres et consommables, sans attendre les distributeurs britanniques retiraient de la vente 10 millions de hamburgers surgelés : outre-Manche, le cheval ne se mange pas, il est considéré comme un animal familier. Même le célèbre chef cuisinier britannique Gordon Ramsay n’avait pas réussi, en 2007, à convaincre ses concitoyens de réintroduire l’animal dans leur alimentation.

Acte 2 : Du désordre britannique au scandale européen.

Trois semaines plus tard (7 février), rebelotte ! L’Autorité britannique de sécurité alimentaire (FSA) annonce avoir découvert que les lasagnes de bœuf de la marque Findus « contenaient plus de 60% de viande de cheval ». A bride abattue, le géant agroalimentaire teste dix-huit de ses plats de lasagnes et découvre que onze d’entre eux fabriqués par le groupe français Comigel contiennent entre 60% et 100 % de viande chevaline. Stupeur et verdict sans appel : Findus opère le retrait complet de ses lasagnes. Il est suivi dans la foulée par les supermarchés Tesco et Aldi qui enlèvent par précaution de leurs rayons d’autres types de plats préparés par Comigel.
En France, des enseignes (groupes Auchan, Casino, Carrefour, Cora, Monoprix et Picard) ont retiré de leurs magasins des produits fournis par Findus et Comigel "du fait d’une non-conformité d’étiquetage quant à la nature de la viande".

Acte 3- L’enquête : les traders de la viande

Depuis plusieurs jours, les services d’enquête des fraudes (DGCCRF) donnent un sacré coup de collier pour établir au plus vite le circuit de commercialisation de la viande concernée, les responsabilités aux différents échelons de la filière et identifier « tous les produits concernés commercialisés en France et en Europe en lien avec les autorités des autres États concernés et les autorités européennes. »
Complexe ! Un euphémisme pour décrire la carte européenne du circuit de la viande. Voyez plutôt : le distributeur de plats surgelés Findus (basé en Suède) commande ses plats à Comigel, qui produit et distribue des préparations dans 16 pays. Si le siège social de Comigel est à Metz, c’est son usine de production Tavola, basée au Luxembourg, qui importe la viande auprès du fournisseur français Spanghero, basé à Castelnaudary et filiale du groupe basque Lur Berri.
La fameuse entreprise du Sud-Ouest achète la viande par le biais d’un traiteur basé à Chypre, qui lui-même passe un ordre d’achat à un collègue aux Pays-Bas, ce dernier passant un ordre de viande en… Roumanie ! Même Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, s’étonne de « la complexité des circuits et de ce système de jeux de trading entre grossistes à l’échelle européenne ».

Acte 4 : Cellule de crise et multiplication des plaintes

Evidemment, la crise s’emballe. Ce matin, 11 février, des agents de l’agence française anti-fraude ont inspecté plusieurs entreprises dont le siège de Comigel à Metz et celui de Spanghero. Dans l’après-midi, les ministres de la Consommation, de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire réunissent à Bercy l’ensemble des acteurs de la filière viande, afin de plancher sur la traçabilité et le renforcement des contrôles à envisager à cette affaire.
En attendant, chacun tente de se défendre comme il peut. Findus, qui reçoit de la viande certifiant « viande de bœuf », se dit trompé et a porté plainte contre X. Spanghero est en passe de porter plainte contre son fournisseur de viande roumain. Sous la voix de son président Jean-René Buisson, l’ANIA (Association des industries agroalimentaires) affirme que l’industrie n’est responsable ni de la crise, ni « de la fraude d’un de [ses] fournisseurs ». Pas question non plus pour la Roumanie de porter le chapeau et d’endosser l’entière responsabilité de ce scandale. Déjà la presse roumaine fait état « des irrégularités et complaisances internationales de la filière ». Ce, de longue date.

Actes 5 : Une avalanche de questions

La traçabilité est-elle remise en cause, alors que l’on nous assurait que depuis la crise de la vache folle nous disposions du meilleur système de traçabilité au monde ?
Comparons à ce qu’il est désormais commun d’appeler « la crise du concombre » qui a sévi, principalement en Allemagne au printemps 2011. Il avait quand même fallu une longue traque de 5 semaines - le temps de faire 40 morts et des milliers de malades - pour remonter à la source de la contamination des graines germées. Clairement, les produits animaux sont mieux tracés que les végétaux.
Les consommateurs de lasagnes ont-ils été exposés à une possible intoxication ? En matière de sécurité sanitaire, dans cette affaire, le risque n’est pas nul, si les chevaux ont reçu de la phenylbutazone, un anti-inflammatoire. Reste que les animaux soignés avec ce médicament sont interdits de consommation humaine. Question : ces chevaux étaient-ils destinés à la consommation humaine ?
La financiarisation des marchés ? Depuis la crise économique majeure de 2008, nous connaissons les dangers de la spéculation sur les matières premières, et ses conséquences sur la flambée des céréales qui affament les peuples des pays en développement. Cette crise serait peut-être une autre illustration des dérives de l’économie de marché.
Pour José Bové, député européen, le mal vient des prix de plus en plus bas de notre alimentation et de l’effondrement du cours de cette viande en Roumanie, à la suite de l’interdiction récente de la circulation des charrettes. Certains y auraient vu l’occasion de faire « un bon coup financier » sur le dos du consommateur (la fraude est estimée à 300 000 euros). Le célèbre moustachu demande l’ouverture d’une enquête européenne sur le sujet.
Quid de la grande distribution ? A toujours réduire les marges des producteurs, ne favorisent-elles pas les pratiques frauduleuses ? Et le recours de plus en plus fréquent des consommateurs aux plats cuisinés n’offre-t-il pas des zones d’opacité dans lesquelles les tricheurs peuvent (plus ou moins) s’engouffrer ?

Conclusion - Polar sensible

Reste, que cette crise vient re-souligner la forte dimension symbolique de notre alimentation. Et chacun de se demander s’il ne mange pas qui du cheval, l’autre du porc, et pourquoi pas du chien ! Si l’affaire concernait des lasagnes d’épinards ou de brocolis, pas sûr qu’elle ait eu autant d’écho dans les médias.
Et puis, nous jouons sur des cordes sensibles. Le souvenir néfaste de la vache folle arrivée d’Angleterre refait surface..
On le voit tous les ingrédients d’un bon polar, autour d’un business agroalimentaire mafieux orchestré à l’échelle du continent, sont là. Malheureusement, ce qui pourrait être un bon livre pour l’été risque, dans la vraie vie, d’avoir le goût amer d’une défiance ravivée des consommateurs et de replis identitaires nauséabonds.

Chronique d’actualité de la Mission Agrobiosciences, 11 février 2013.

Sources :

Association des médecins vétérinaires praticiens du Québec, Sud-Ouest, RTL, Nouvel Obs’

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