27/03/2014
Alimentation et pauvreté. 27 mars 2014

Aide alimentaire : et si on pensait différemment le système ?

Comme on pouvait s’y attendre, au lendemain de la clôture de leur campagne hivernale, les Restos du cœur dressent un bilan «  dramatique » [1] de la situation, le nombre de bénéficiaires ayant cette année dépassé le million. Dans les déclarations, la lassitude se mêle à la colère.
Désormais, l’aide alimentaire se trouve prise en tenaille entre d’un côté un accroissement de la pauvreté et, de l’autre, des aides publiques qui se réduisent comme peau de chagrin. Un contexte qui pousse les principaux acteurs à multiplier les appels aux dons et à la générosité du public. Jusqu’à quel point ?
Bénévoles aux Restos du cœur, représentants des épiceries solidaires, militants associatifs, élus en charge des questions de solidarité et de cohésion sociale, étudiants, chercheurs, membre du CESR… Ils étaient nombreux à prendre place, ce mercredi 26 mars, au restaurant l’Hémicycle pour débattre du devenir de l’aide alimentaire. Avec cette envie : plutôt que de lancer un énième cri d’alarme sur la situation actuelle, inversons la tendance, identifions les pistes fertiles. Pour lancer la réflexion, la Mission Agrobiosciences avait sollicité l’analyse, hautement critique, de Dominique Paturel, chercheure à l’UMR Innovation (Inra Montpellier), et le témoignage, décapant, de Véronique Blanchot, du réseau national des épiceries solidaires. Un dialogue salutaire.

« L’aide alimentaire est le symbole de l’échec du système productiviste »
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Dominique Paturel ne mâche pas ses mots. Retraçant la genèse l’aide alimentaire, elle énumère une à une les difficultés auxquelles elle est désormais confrontée. Première d’entre elles, sa logique d’approvisionnement. Des Restos du cœur aux Banques alimentaires, en passant par le Secours Populaire ou le Secours catholique, les associations récupèrent, notamment, surplus et invendus auprès de la grande distribution. Pour subvenir aux besoins des plus démunis, elles mobilisent de fait les circuits longs, s’adossent au modèle dominant de l’agriculture productiviste. Pour Dominique Paturel, « l’aide alimentaire est le symbole de l’échec du système productiviste ».
Second écueil, le désengagement historique de l’Etat. Celui-ci a, dans les années 80, délégué la gestion de l’aide alimentaire à l’humanitaire. Avec pour corollaire, la nécessaire course aux subventions, européennes notamment, pour financer le système.
A cela s’ajoute l’émergence, depuis plusieurs années, de nouveaux acteurs sur le marché de l’aide alimentaire, à l’instar des épiceries solidaires ou de la Fédération des paniers de la Mer [2]. Sans remettre en cause le bien fondé de ces démarches, Dominique Paturel s’interroge sur cette multiplication des structures qui va « complexifier l’échiquier de l’aide alimentaire ».

« L’aide alimentaire, un marqueur de la pauvreté »
Bien souvent, ce sont les travailleurs sociaux qui orientent les individus vers les structures d’aide alimentaire avec, comme idée sous-jacente, que l’argent ainsi économisé pourra leur permettre de payer le loyer, les factures. De fait, « l’alimentation devient une variable d’ajustement » ; « l’aide alimentaire, un marqueur de la pauvreté »
Parallèlement, les producteurs se trouvent dans des situations financières de plus en plus tendues. Dans de nombreux cas, les prix d’achat sont inférieurs aux coûts de production. Comment repenser un système qui est très clairement sur la corde raide ? En retrouvant la mémoire du lien entre production et consommation, explique Dominique Paturel qui plaide pour une véritable démocratie alimentaire au sein de laquelle le pauvre n’est pas un sous-consommateur. «  Les pauvres ne sont pas moins doués que nous pour faire la cuisine ».

« On peut changer la vision de l’aide alimentaire »
Renouer les liens entre production et consommation, c’est justement le pari – gagnant – réalisé par le projet Uniterres. A l’origine du projet que présente Véronique Blanchot, un constat : d’un côté, parmi les bénéficiaires de l’aide alimentaire se trouvent de plus en plus d’agriculteurs ; de l’autre, les épiceries solidaires [3] peinent à s’approvisionner en fruits et légumes frais et de qualité. Ou bien les produits ne sont vraiment plus de première fraîcheur, ou bien ils sont livrés en telle abondance, des endives par exemple, qu’il faudrait en manger matin, midi et soir pour écouler les stocks. Mettre en place un système d’approvisionnement solidaire, entre les producteurs en difficulté et les épiceries solidaires. Voilà la piste explorée par ce projet. Le principe ? Uniterres passe un contrat avec les producteurs, garantissant l’achat de leur production sur l’année avec des prix fixes, définis collectivement. Les atouts de cette AMAP [4] puissance 10 sont multiples. Pour les producteurs, le système offre une visibilité économique, qui leur permet de redresser leur situation financière, de reprendre confiance en eux et de retrouver une certaine dignité. Les clients des épiceries solidaires, quant à eux, disposent de produits frais et de qualité, à moindre prix, et sont fiers d’être utiles aux producteurs.
Et qui mieux que d’anciens agriculteurs pour accompagner leurs collègues en difficulté ? Alors que nombre de cinquantenaires se voient mis sur la touche du marché de l’emploi, Uniterres a choisi de faire valoir l’expérience de ces derniers pour accompagner les producteurs du programme. Là aussi, un pari gagnant.

« On est en circuits longs par la force des choses »
« On aimerait que cela fonctionne partout mais on a un problème, celui de la quantité. » A l’issue des interventions de Dominique Paturel et Véronique Blanchot, une bénévole des Restos du Cœur témoigne. Certes, Uniterres a de nombreux avantages mais il ne permet pas de subvenir aux besoins de toutes les personnes en situation de précarité alimentaire. En Haute-Garonne les restos distribuent 6400 repas sur 4 jours. Et la bénévole de lâcher : « On est en circuits longs par la force des choses »

Retour sur la rencontre Histoire de... "l’aide alimentaire : en bout de courses ?", Mission Agrobiosciences, 27 mars 2014.

Histoire de...
Co-organisé par la Mission Agrobiosciences et le restaurant l’Hémicycle de Gérard Garrigues, « Histoire de… » est un cycle qui se propose d’éclairer, à travers l’histoire, les questions contemporaines qui se posent dans le champ de l’alimentation et de l’agriculture.
Pour en savoir plus et être informé des prochaines rencontres, contacter Sylvie Berthier ou Lucie Gillot, Mission Agrobiosciences.

Lire sur le magazine Web de la Mission Agrobiosciences (publications originales accessibles gratuitement)  :

Retour sur la rencontre « Histoire de… l’aide alimentaire » avec Dominique Paturel (Inra Montpellier), et Véronique Blanchot (réseau des épiceries solidaires)

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