06/05/2014
Rencontre avec un lobbyiste européen
Nature du document: Actes des débats
Mots-clés: Europe , Politiques

Le lobbying européen, un métier exigeant au cœur des politiques de l’Union

"Dans le passé un bon lobbyiste devait maîtriser ses dossiers et créer au fil du temps un réseau d’influence. Pour être influent aujourd’hui à Bruxelles ceci ne suffit plus. Le Traité de Lisbonne apportant complexité et opacité, le lobbying devient beaucoup plus juridique et plus orienté vers les fonctionnaires de base, ce que les Français ont peut-être du mal à comprendre. Le lobbying est devenu un "vrai métier" où les amateurs sont assurés de multiplier les déconvenues s’ils ne gagnent pas en compétences." Voilà en substance ce que nous dit Daniel Gueguen, Président de PACT European Affairs, lobbyiste, professionnel en affaires publiques ; depuis Bruxelles lors d’un entretien qu’il a bien voulu livrer à la Mission agrobiosciences.

  • Jacques Rochefort : Qu’est-ce que le lobbying et comment peut-on le définir ?
  • Daniel Guéguen  : J’aime bien le mot lobbying parce qu’il a le mérite de la clarté. Les snobs emploient le terme « advocacy » ou représentation d’intérêts. Le lobbying appelle un chat un chat, c’est son mérite. Le lobbying est un jeu d’influence où des intérêts particuliers essayent d’influencer le législateur afin d’obtenir une législation favorable. Bien entendu, il existe différents types de lobbying.
  • Jacques Rochefort : Est-ce qu’il existe une éthique du lobbying ? Si oui, quelle serait-elle ?
  • Daniel Guéguen  : Oui, cela me paraît une évidence. La première éthique c’est d’avoir une crédibilité. Ne pas dire blanc un jour et noir le lendemain. Ne pas travailler un jour pour Phillip Morris ; et pour les anti-tabac le lendemain. Refuser les conflits d’intérêts est essentiel.
    Le deuxième comportement éthique est lui aussi lié à la crédibilité. Vous ne devez pas être un vendeur de vent, un raconteur d’histoires mais être un élément de la solution et une force de proposition. Proposer des solutions soutenables juridiquement, économiquement, budgétairement.

Je suis personnellement favorable à une réglementation obligatoire du lobbying ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Il s’agit d’un métier sensible qui porte sur des dossiers délicats et les citoyens ont le droit d’être rassurés car ils craignent la manipulation. Nous devons avoir la plus grande transparence. Pour moi l’éthique va de pair avec l’exigence de transparence et de réglementation obligatoire de notre métier. Comme c’est le cas aux Etats-Unis. A Bruxelles nous sommes très en retard.

  • Jacques Rochefort : Comment s’opère le choix d’un lobbyiste ? Sur quels critères ?
  • Daniel Guéguen : Il existe des lobbyistes de vocation et des lobbyistes « mercenaires. » Ceux qui ne sont pas mercenaires travaillent pour des associations professionnelles. Ils sont salariés de l’Association professionnelle du sucre ou bien au bureau Europe des grandes entreprises. Ils effectuent leur travail pour leurs mandants. En ce qui me concerne, je suis un « mercenaire » en ce sens que l’on me rétribue pour effectuer un travail. Je peux avoir des tarifs différenciés suivant qu’il s’agit d’une grande multinationale ou une petite ONG. Cependant, un bon lobbyiste défend des valeurs. Ce sont les clients qui nous choisissent et pas l’inverse comme beaucoup de gens le pensent.
  • Jacques Rochefort : Pourquoi vous choisissent-ils ?
  • Daniel Guéguen : Nous sommes le seul cabinet à Bruxelles spécialisé dans les circuits de décision post-Lisbonne. Il s’agit de cette fameuse comitologie, de ces pouvoirs cachés si importants au niveau européen. Nous sommes une entreprise indépendante, nous travaillons avec une certaine idée de l’éthique et sommes très appliqués à défendre les intérêts de nos clients petits ou grands. Il s’agit d’un métier de haut niveau basé sur la prise de risque et la responsabilité. Il faut combiner expertise, volontarisme et subtilité !
  • Jacques Rochefort : Que répondriez-vous à José Bové qui pense que les lobbies sont incompatibles avec l’exercice démocratique au Parlement européen ou à la Commission européenne ? Les lobbies représentent-t-ils l’Empire du Mal.
  • Daniel Guéguen : Dans son dernier ouvrage « Hold-up à Bruxelles », José Bové explique que vouloir interdire les rencontres entre députés européens et lobbyistes n’a pas de sens parce que les élus ont besoin de leur expertise. Donc, il en reconnaît la nécessité. Il ajoute : je préfère avoir devant moi les bons lobbyistes plutôt que les mauvais. Pour moi, un bon lobbyiste apporte des solutions. Un mauvais lobbyiste va rendre le système plus complexe et rendra la solution plus difficile.

Par ailleurs, José Bové me paraît être un excellent lobbyiste. Quand on met un bulldozer dans un MacDo à Millau on réalise une excellente opération de lobbying. Illégale bien sûr mais cela relève aussi du lobbying. Vous jouez de votre influence pour mettre la pression dans le camp de l’adversaire. C’est exactement le rôle du lobbyiste. José Bové prétend que les lobbies verts sont dans une situation d’infériorité. Nous sommes des petits dit-il. Je ne suis pas d’accord, car si je prends l’exemple du Bureau Europe de WWF, il comprend plus de cinquante personnes hautement qualifiées qui sont très écoutés par la Commission. Ils ont de gros moyens et possèdent beaucoup d’influence.

Par contre, je rejoins José Bové sur la nécessité d’imposer des bonnes pratiques et de réglementer le lobbying. Je suis très frappé par sa vision fédérale de l’Europe et je pense que son engagement est tout à fait respectable. Par ailleurs, des « petits » peuvent parfaitement gagner des dossiers. Il est possible de gagner des dossiers à Bruxelles pour une entreprise moyenne, voire petite.

  • Jacques Rochefort : En quoi le lobbying est-il un facteur de solutions ?
  • Daniel Guéguen : Il l’est à deux niveaux. D’abord car le législateur a besoin d’être éclairé. La Commission a besoin d’expertise sur les dossiers. Un besoin de savoir et de consulter pour construire sa propre opinion. Ensuite, le lobbying est un facteur de solution quand vous n’êtes pas d’accord ou n’êtes pas content d’une décision. Dans cette hypothèse, il faut agir pour convaincre la Commission, le Parlement ou les Etats membres. Je le dis très clairement, c’est un métier et pas une vague occupation politico-mondaine.
  • Jacques Rochefort : Contrairement à l’opinion de ses détracteurs, le lobbying serait compatible avec la démocratie ?
  • Daniel Guéguen : Totalement, et ce d’autant plus que je souhaite une réglementation obligatoire du lobbying, la certification des lobbyistes, et des engagements de transparence. Il y a une grande différence entre le lobbying français et celui qui existe à Bruxelles. Le Français est très corporatiste ; on s’appuie sur les ministres, les énarques, les politiques, les syndicats, on agit par le haut. A Bruxelles on commence par celui qui « tient le porte-plume », par le bas. Ensuite, nous sommes ici dans une culture de type anglo-saxon. Le lobbying fait partie du processus de décision communautaire. Il y a aucune décision de prise sans consultation des lobbyistes concernés ne soient. Cela fait partie intégrante du processus décisionnel européen et c’est une bonne chose.
  • Jacques Rochefort : Selon vous, comment rendre le lobbyisme plus transparent ?
  • Daniel Guéguen  : Dans mon dernier livre « Repenser le lobbying européen », je rappelle le besoin d’une réglementation obligatoire. Je suis favorable à un registre où les lobbyistes seront obligatoirement enregistrés comme aux USA, avec des contrôles et des sanctions y compris pénales si nécessaire. Le problème à Bruxelles, est que n’importe qui peut se proclamer lobbyiste. C’est dérisoire. Le lobbyisme est un métier très sophistiqué et compliqué, notamment depuis le traité de Lisbonne. Très juridique avec des procédures opaques et il convient de le rendre transparent et encadré. C’est pour moi, une évidence. J’ajoute qu’à Bruxelles le lobbying est important, on ne saurait le minimiser. Si le sucre a pu échapper à toute concession lors des négociations de l’Uruguay Round c’est grâce au lobbying. Un lobbying pointu et déterminé.
  • Jacques Rochefort : Comment devient-on lobbyiste, existe-t-il une vocation ?
  • Daniel Guéguen : Pour ma part, j’avais une vocation européenne dès ma jeunesse. J’ai débuté dans les affaires européennes en 1975 avec la chance d’avoir assez rapidement des responsabilités assez importantes comme Directeur général des fabricants de sucre européens puis comme dirigeant du COPA-COGECA, le plus grand lobby en Europe celui des agriculteurs et des coopératives agricoles. Dans le passé un bon lobbyiste était un personnage qui avait une bonne expertise d’un sujet donné avec une maîtrise du réseau correspondant. Ces temps bénis où les procédures de décision étaient simples sont terminés. Aujourd’hui, nous sommes dans un système très compliqué. Il faut être un juriste pointu pour comprendre comment fonctionne le système. Tout est devenu beaucoup plus technique. On devient un bon lobbyiste quand en plus d’être un très bon technicien l’on possède un important réseau avec une capacité de mobilisation forte. C’est un métier de conviction qui n’a rien à voir avec la diplomatie. Un métier où il faut du punch. Il faut, parfois, faire preuve de beaucoup d’autorité.
  • Jacques Rochefort : Quid du secteur agricole en ce domaine ?
  • Daniel Guéguen : J’ai eu - comme le l’ai dit - un parcours significatif dans ce secteur. Je pense, hélas, que le secteur agricole a une guerre de retard en matière de lobbying européen. Les leaders agricoles n’ont pas - sauf exceptions - perçu que ce métier a changé. S’appuyer en permanence sur le Conseil des Ministres, avoir quelques amis dans les services, être systématiquement sur la défensive est inopérant. On voit bien avec les actes délégués concernant la nouvelle PAC que les choses sont beaucoup plus compliquées, opaques, avec des systèmes de décision complexes. Ils vont devoir mettre leurs équipes à niveau. Les marges d’influences sont beaucoup plus difficiles et les techniques du métier beaucoup plus compliquées. Le métier devient beaucoup plus cérébral et beaucoup plus juridique. Chacun doit gagner en professionnalisme, en compétence et doit adapter ses structures. Moi-même j’ai radicalement modifié mes structures et ma nouvelle entreprise n’a rien à voir avec l’ancienne parce que nous sommes dans des paradigmes différents. Nous sommes dans le nouveau monde post Lisbonne.
  • Jacques Rochefort : Beaucoup de prospective et de réactivité donc ?
  • Daniel Guéguen : Il faut être très proactif et savoir combiner des compétences fortes. Nos clients sont des experts dans leur domaine et nous devons être des experts pour les guider dans le nouveau labyrinthe de décision communautaire. La communication est devenue très importante. Plus les dossiers sont compliqués plus vous devez avoir une communication simple. Nous passons parfois une journée sur un texte d’une page. Il faut que le fonctionnaire ou le député qui va lire le papier le comprenne à la seconde. Les enjeux sont à ce prix. Conclure sur une note positive, tout ceci est assez stimulant, non ?

    Lire un portrait de Daniel Gueguen sur le site de la Mission agrobiosciences


Entretien avec Daniel Gueguen, Président de PACT European Affairs. Propos recueillis par Jacques Rochefort, Mission agrobiosciences.

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