28/11/2014
La méthanisation en questions

Pour y voir plus clair sur les tensions qui fermentent

D’un côté, le procédé de méthanisation offre sans conteste de multiples avantages, largement vantés dans les médias. De l’autre, la presse régionale se fait régulièrement l’écho de craintes ou de "bisbilles" autour de projets d’installation de nouvelles unités. A l’heure où le Gouvernement annonce un déploiement sans précédent de ces fermenteurs sur tout le territoire, que penser exactement des conséquences sur l’environnement et des nuisances possibles pour les riverains ? Si les questions sont légitimes, il semble que le terme générique de méthanisation amalgame des porteurs de projets fort différents, avec un jeu d’échelle qu’il convient de souligner tant il change la nature et les objectifs de l’installation en question. Le point sur les tensions à l’oeuvre en France, suivi d’un éclairage de Christian Couturier, ingénieur énergéticien qui, au sein de l’entreprise associative Solagro, dirige le pôle Energie Déchets Biomasse. Si ce dernier oeuvre depuis des années à la création d’une véritable filière biogaz, il n’en souligne pas moins les conditions préalables à tout projet pour que ce dernier soit réellement viable et vertueux.


Elle est présentée comme la panacée et il est vrai que la méthanisation présente bien des avantages, notamment dans le cadre des exploitations agricoles, pour recycler les déchets, enrichir les sols et alléger significativement la facture énergétique. Reste que des questions, voire ici et là des tensions, ont surgi au fil des implantations, dont la presse régionale fait régulièrement écho. « Craintes », « rumeurs », « psychose », « bisbille », « mensonges », « polémique », « aucune concertation » sont quelques unes des expressions qui émaillent les articles rendant compte de réunions publiques qui tournent vinaigre autour d’un nouveau projet ou d’un chantier d’extension au point que certains maires lâchent l’affaire (1). Signe des temps, sur le net, fleurissent les offres d’ateliers, séminaires et formations pour mener la concertation autour des projets de méthanisation, avec à la clé les promesses de mieux « piloter la gouvernance », « favoriser l’acceptabilité sociale », « éviter les conflits d’usage »…
A ceci près que les inquiétudes exprimées par les riverains ou les résistances organisées de collectifs ne sont ni du même registre ni de la même intensité selon l’échelle du projet – du petit méthaniseur à la ferme à l’usine de vaste dimension – qui induisent des procédés, des acteurs et des objectifs de nature très différente..

Les tirs les plus nourris ? Ils sont incontestablement dirigés contre les usines, bien plus qu’à l’égard des unités implantées par des agriculteurs sur leurs exploitations. D’abord, qui dit usine, dit constructeurs et exploitants industriels, tels que Vinci, Veolia ou l’espagnol Urbaser, mais aussi investissements colossaux et emprise foncière.
Là où la contestation s’emballe, c’est lorsque le fermenteur est adossé à un centre de tri des déchets dit Tri Mécano Biologique (TMB). Non seulement le compost qui en est issu serait de qualité médiocre, mais les opposants pointent qu’il est en large majorité enfoui, au lieu de servir à chauffer des bâtiments collectifs. Et de dénoncer également des digesteurs qui dysfonctionnent, des projets surdimensionnés ou encore le risque d’un « tourisme des déchets ». Surtout, le TMB génère des odeurs pestilentielles à 1 voire 2 km à la ronde, des nuées de mouches et des soupçons de pollution aérienne par des moisissures et des bactéries. D’où les plaintes de riverains, notamment autour des sites d’Angers, de Montpellier ou de Fos-sur-Mer, qui appréhendent de plus une dépréciation de la valeur de leurs maisons. Bref, un vrai champ de tensions affecte les sites de dimension industrielle, alors que les appréhensions restent généralement modérées au voisinage des petites unités agricoles. Lesquelles devraient se multiplier, à en croire les déclarations officielles. Là où la France compte actuellement environ 200 unités (contre 7 000 en Allemagne), le gouvernement, à travers le plan "énergie méthanisation autonomie azote", compte parvenir à 1 000 méthaniseurs à la ferme à l’horizon 2020. Reste que lors de sa conférence de presse de rentrée, en septembre dernier, Ségolène Royal a augmenté les enchères, annonçant le lancement d’un appel à projets pour le développement de 1 500 installations de méthanisation.
A ceci près que l’appel s’adresse aussi bien au monde agricole, qu’à l’industrie ou aux collectivités territoriales. Et qu’il ne concerne donc pas uniquement des installations à la ferme…
Le point sur tous ces aspects avec Christian Couturier, ingénieur énergéticien, directeur du pôle Energie Déchets Biomasse de Solagro.

Mission Agrobiosciences : Certains comparent la problématique des méthaniseurs avec la situation des biocarburants, en craignant que des cultures végétales soient dédiées à la production d’énergie. Ce rapprochement a-t-il lieu d’être ?
Christian Couturier : Oui, c’est pertinent, parce que toutes les utilisations de biomasse sont complexes, la méthanisation comme les biocarburants. Il faut être très vigilant sur ce qu’on entreprend. De ce point de vue, la France a fort heureusement refusé (2) de consacrer des cultures énergétiques de manière massive pour alimenter les digesteurs. Nous ne suivons donc pas le modèle allemand qui repose en bonne partie sur l’utilisation de maïs ensilé, en y consacrant 800 000 hectares. De plus, la position française est consensuelle, depuis la filière jusqu’aux pouvoirs publics. Il n’y a donc pas de crainte à avoir de ce côté là. Cela dit, il peut être intéressant, dans les zones de grandes cultures où il n’y a pas d’élevage, d’insérer une culture de plantes légumineuses et fourragères, soit entre deux cultures (auquel cas ce ne sont pas des surfaces dédiées), soit dans le cadre d’une rotation, par exemple blé, tournesol et, de temps en temps, des féveroles qui améliorent les sols. S’il n’y a pas de débouché localement pour ces productions, il n’est pas absurde d’en mettre une partie dans les méthaniseurs. A ce jour, des régions l’interdisent, d’autres autorisent ces cultures dédiées à hauteur de 2 à 3% de la SAU.

D’autres interrogations concernent la qualité des digestats. Certains agriculteurs refusent de les épandre sur leurs cultures, par crainte de pollutions par des métaux lourds et autres contaminants.
C.C : Tout dépend de quel type de digestat il s’agit. Il faut distinguer deux débats très différents. Le premier est lié à la méthanisation urbaine, qui traite les boues des stations d’épuration et les ordures ménagères, matières qui, au sortir, partent sur les terres agricoles. Là, effectivement, les craintes de pollutions par des contaminants tels que des traces métalliques, des impuretés, des plastiques, sont légitimes car il n’est pas évident de bien séparer et éliminer tous ces éléments. Cela dit, il faut relativiser les impacts. Car, concernant les traces métalliques par exemple, on sait que le premier vecteur d’éléments de traces de cadmium dans les sols, ce sont les engrais phosphatés. Et que d’autres types de métaux lourds sont également apportés par les produits phytosanitaires. Reste, je le répète, qu’il est légitime de s’interroger sur la contamination possible des sols agricoles par des polluants venant des villes.
Le deuxième débat, fort différent, concerne le digestat issu des matières agricoles. Là, ce sont moins des questions concernant la qualité sanitaire que des aspects touchant à la qualité agronomique. Avec deux points importants : l’azote et la matière organique.
Pour ce qui est de l’azote, un des reproches fait au digestat, c’est que l’azote est minéralisé : il est donc assimilable immédiatement par les plantes, ce qui est un atout, mais cela augmente aussi les risques de lessivage des sols. C’est pourquoi il est important d’apporter le digestat au moment où la plante en a le plus besoin. De fait, une méthanisation agricole bien conduite permet de réduire la consommation d’engrais azotés, remplacés par le digestat, ce qui permet de réduire la pollution par les nitrates. D’ailleurs, les agriculteurs en bio sont largement représentés dans le secteur de la méthanisation : ils représentent 10 à 15% des producteurs engagés dans ce processus. Et le premier méthaniseur agricole en France a été installé par un agriculteur bio, il y a une douzaine d’années.

Et pourtant, les agriculteurs bio semblent divisés sur l’intérêt de ce digestat…
C.C Il est vrai que certains d’entre eux rechignent à utiliser l’azote minéral, quelle que soit la provenance. Car ils veulent éviter que les plantes soient trop dépendantes d’azote biodisponible, dépendance qui diminue leur résistance.
Mais il faut rappeler que du point de vue agronomique, le digestat est de même nature qu’une bouse de vache. Et que le digesteur fonctionne comme une panse de ruminant, avec les mêmes bactéries. Ce ne sont pas de nouvelles biotechnologies employant des souches bactériennes inédites. On n’a rien inventé… Le procédé existe depuis très longtemps et nous savons le domestiquer depuis une trentaine d’années.

Certains disent également, et notamment Patrick Sadones (3), que la méthanisation pose un problème en matière d’émissions d’ammoniac dans l’air (NH3). Qu’en penser ?
C.C La minéralisation augmente la proportion d’azote sous forme ammoniacale, qui est très volatile, ce qui augmente le risque de perte lors du stockage et de l’épandage ; En fait, il suffit de couvrir les fosses de stockage du digestat pour réduire ces émissions. Quant à l’épandage, il faut utiliser un matériel spécial : des rampes à pendillards ou des enfouisseurs, qui réduisent cette volatilisation.

Venons-en aux riverains. Parmi leurs craintes , il y a celle des odeurs, y compris pour un méthaniseur à la ferme. Sont-elles fondées ?
C.C Par rapport à une installation agricole jusque-là dotée d’une fosse à lisier, le méthaniseur réduit les odeurs. Non seulement parce qu’il est couvert, mais parce que le lisier fermenté sent beaucoup moins à l’épandage que le lisier frais et que son odeur se dissipe beaucoup plus vite. Les agriculteurs eux-mêmes s’en rendent compte et cela contribue à la paix des ménages chez eux !
Reste que des problèmes peuvent exister dès lors qu’une installation de méthanisation est créée là où il n’y avait pas de fosse à lisier. C’est parfois le cas des projets collectifs. Et puis, des nuisances olfactives peuvent également résulter d’un processus mal maitrisé. Il faut donc placer les unités à bonne distance des habitations.

Certains évoquent également la dérive possible vers des fermes de méthanisation, à l’instar de la ferme dite des 1000 vaches, de la même façon que sont apparues un temps les fermes photovoltaiques.
C.C C’est encore autre chose. A partir du moment où l’on a 1000 vaches sans aucun pâturage, il est logique de méthaniser. Ce serait même idiot de ne pas le faire. A mon sens, il ne faut pas inverser la causalité ; je ne pense pas que ce soit la méthanisation qui ait guidé le projet agricole, mais bien plutôt la production laitière. La méthanisation s’adapte au projet agricole préexistant.
Quant aux fermes entièrement vouées au biogaz, une fois de plus, c’est le modèle allemand, qui réclame une monoculture dédiée et un processus standardisé. Et il est vrai que ce n’est pas idéal.

Dans les projets de méthanisation que vous accompagnez, connaissez-vous des résistances locales ou pas ?
C.C Tout projet demande à être expliqué, concerté. Ce n’est pas toujours facile. A Montans, dans le Tarn, les élus et les porteurs de projet ont voulu procéder en catimini. Il s’agit d’une unité destinée à méthaniser les marcs issus de la viticulture. Ils ont pensé que moins ils en diraient, plus ils auraient de chance que cela passe inaperçu. Evidemment, cela n’a pas été le cas et cela se passe plutôt mal (4). Les résistances ont lieu sur des projets mal menés, mal ficelés.
En revanche, quand le développeur s’explique clairement, quand le projet est cohérent et obéit à une logique de territoire, il arrive qu’il soit applaudi à l’issue de la réunion publique… Car il ne faut pas non plus surestimer l’opposition locale ; elle se réduit parfois à deux ou trois personnes qui font des recours et obtiennent des articles dans la presse régionale.

En fait, là où les conflits semblent les plus durs, c’est autour de méthaniseurs industriels. Il semble que leur rentabilité soit faible et que les trois-quarts du digestat soient purement et simplement enfouis, sans parler des nuisances, comme c’est le cas pour le site de Montpellier, souvent cité.
C.C Il ne faut pas tout mélanger. Ces unités n’ont pas vocation à être rentables ou à livrer le digestat aux agriculteurs, mais à traiter les déchets. Si leur rentabilité doit être comparée avec un autre processus, c’est donc avec les incinérateurs, contre lesquels il y a aussi de fortes résistances. Quelle est l’alternative crédible à l’échelle d’une ville ?
Certains défendent l’idée d’un tri intégral à la source, c’est-à-dire par la population… Cela me parait très difficile à mettre en place.
Quant à l’unité de méthanisation de Montpellier, le problème vient de ce qu’elle a été implantée quasiment dans la ville. Car le maire de l’époque, G. Frèche, a expliqué qu’il ne voulait pas « exporter » les déchets de ses administrés vers d’autres villes. C’est un choix louable sous certains aspects mais peut-être un peu trop téméraire.

(1) Parmi d’autres cas, on peut lire http://www.ouest-france.fr/methanisation-coutances-le-pays-de-coutances-abandonne-le-projet-2972267

(2) Au cours de l’examen du projet de loi sur la transition énergétique à l’Assemblée Nationale, un amendement présenté par les députés EELV a été adopté avec l’avis favorable du gouvernement : il vise à interditre les cultures dédiées : les méthaniseurs ne pourront pas « être alimentés par des matières autres que des déchets, des effluents d’élevage, des résidus de culture et des cultures intermédiaires, y compris les cultures intermédiaires à vocation énergétique ». Finie, donc, la concurrence avec l’usage alimentaire.
Source : actu-environnement.

(3) Patrick Sadones, agriculteur, s’est fait connaitre en tant que référent de la Confédération Paysanne pour les agrocarburants.

4) Lire par exemple : http://www.letarnlibre.com/2014/11/10/1642-methanisation-montans-riverains-inquiets-projet-vinometha.html

Pour aller plus loin :

Un article suivi d’un entretien avec Christian Couturier, directeur du pôle Energie Déchets Biomasse de Solagro. Novembre 2014
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