10/10/2014
Les Actes des 20èmes Controverses européennes de Marciac. 10 octobre 2014

Les territoires ruraux seront urbains (ou ne seront pas)

J. Lévy

Jacques Lévy n’a pas froid aux yeux. Invité par la Mission Agrobiosciences à être le grand témoin des 20èmes Controverses européennes de Marciac Pour des territoires vivants... Faut que ça déménage !, voilà qu’il lance cet appel à l’assemblée depuis la tribune : campagnes, embrassez l’urbanité ! Froncement de sourcils dans la salle, mouvement d’agitation sur les chaises.
Pour le géographe, le contexte est le suivant : le rural n’existe plus ici. Maintenir une césure ville/campagne, c’est au mieux se bercer d’illusions, au pire cultiver le terrain d’une crise politique majeure sur fond de repli identitaire. La solution ? Epouser les valeurs de l’urbanité pour réinventer un horizon progressiste.
Derrière cette analyse sans complaisance, au ton volontairement provocateur, Jacques Lévy glisse aussi ce message porteur d’espoir : il n’y a pas de fatalité.

Les territoires ruraux seront urbains (ou ne seront pas)

Jacques Lévy. Je commencerai par deux remarques. Premièrement, je n’ai pas toujours été d’accord avec ce qu’il s’est dit ; mon propos va s’inscrire en contrepoint d’un certain nombre d’idées. Deuxièmement, je ne suis pas un spécialiste de l’agriculture. Autant dire, à la lumière de ces deux considérations, que cette intervention est pour le moins risquée et porteuse de quelques mauvaises nouvelles.

Première mauvaise nouvelle : le rural n’existe plus « ici »

Première d’entre elles, si le rural a existé, s’il existe toujours, il n’existe plus ici. Il suffit pour s’en convaincre de revenir à la définition d’une société rurale. Est rurale, une société centrée sur la terre comme surface et mode particulier d’accumulation et de transmission de richesses. Le rural possède ainsi une sociologie, une économie et une politique qui lui sont propres. Ceci signifie qu’il n’est pas présent de tout temps et en tout lieu. Par exemple, il n’y avait pas de sociétés rurales au Paléolithique. De même, en dépit des évidences, les sociétés contemporaines orientées vers la chasse, la pêche ou la cueillette ne peuvent être considérées comme telle, tout comme les sociétés tournées vers l’agriculture et l’élevage dès lors qu’elles ne sont plus orientées vers l’accumulation de richesses comme l’ont été les sociétés rurales européennes et asiatiques. Même en Europe, bien avant le tourisme, le littoral ou la haute-montagne n’ont jamais été des espaces ruraux. Ceux que la question taraude pourront lire les travaux de l’anthropologue Alain Testart sur le sujet.

Non seulement le rural n’existe plus ici, mais il est en outre appelé à s’éteindre. Vieille compagne de la ruralisation, l’urbanisation connaît depuis un siècle une croissance rapide après avoir longtemps stagnée. Au fur et à mesure de son accroissement, l’urbanisation absorbe le rural qui s’apparente, dès lors, à une réserve pour l’extension de celle-ci. Reste que le processus touche à son terme. Nous assistons à un double achèvement avec d’un côté, une population totalement urbanisée et, de l’autre, un épuisement du réservoir des campagnes. Bien évidemment, il y aura toujours des agriculteurs et une agriculture très certainement prospère. Mais la notion de société rurale, elle, sera vidée de son sens.

Deuxième mauvaise nouvelle : l’agriculture est mal placée pour répondre aux exigences du développement durable

Deuxième mauvaise nouvelle. S’il ne fait aucun doute que les agriculteurs sont des êtres remarquables et innovants, il est tout aussi évident que l’agriculture française ne peut en l’état constituer un modèle souhaitable de développement. De l’agrarisme à la PAC, la bienveillance vis-à-vis de l’agriculture est une constante, qui a eu pour effet de freiner l’émergence de questions existentielles. Deux chiffres : l’agriculture française représente 1,6% du PIB ; elle emploie 2,4% des actifs. Malgré les 10 milliards d’euros qui lui sont versés chaque année, elle demeure une branche peu productive, fortement assistée et administrée. Dès lors, elle peine à se légitimer sans se réclamer d’une exceptionnalité. Avec la notion de souveraineté alimentaire, on dépasse de mon point de vue la limite, en renouant purement et simplement avec cette vieille idée géopolitique qu’est le mercantilisme. « J’ai le droit d’exporter, pas vous ! » Voilà la posture qui est la nôtre et qui vient justifier subventions et autres mesures protectionnistes.

L’agriculture française est pourtant brillante, hautement technologique comme cela a été rappelé lors de la séquence dédiée à l’agroécologie. Pourtant, lorsque je l’analyse du point de vue des civilisations, j’en déduis qu’elle appartient à l’univers du néolithique, c’est-à-dire qu’elle procède d’un mélange de production et de prédation. Plusieurs éléments en témoignent comme sa forte empreinte carbone, le fait qu’elle soit le contraire – l’anti-thèse même – de la biodiversité, ou cette caractéristique qu’elle partage avec l’industrie : la consommation de surfaces de manière exclusive imposant ainsi une faible diversité. A contrario la ville réussit à concentrer différentes activités au sein d’une même surface. Tout cela pour dire que le rapport de l’agriculture à l’espace est à mon avis un problème en soi. Ces activités sont situées dans des zones à faible densité ce qui a eu pour conséquences directes le triomphe de l’automobile et la privatisation de l’espace. Il n’y a pas d’espaces publics en ces lieux. C’est la raison pour laquelle je crois, qu’en dépit de la qualité de ses acteurs, l’agriculture est une des branches les plus mal placées pour répondre aux exigences du développement durable.

Depuis quelques années, se développe en sciences sociales une nouvelle approche des territoires via le concept des réseaux. Si nous voulons que l’agriculture et les campagnes puissent jouer un rôle dans le développement, alors il ne faut pas perdre de vue cette approche. A ce propos, j’ai beaucoup apprécié les remarques de François Léger sur la notion d’agroécosystème et la nécessité de se penser non plus comme le gestionnaire d’un espace délimité mais, tout au contraire, en lien avec d’autres couches spatiales. C’est l’ensemble qui fait territoire. C’est sur la base de cette remarque que j’amorcerai ma transition vers des points plus positifs.

Campagnes : embrassez l’urbanité !

Le Gers est-il un département rural ? La réponse à cette question nous invite à prendre la mesure de la confusion qui règne souvent entre surface et habitants. Considérant la première, on pourrait dire que le Gers est rural car faiblement peuplé au regard de sa surface. Pourtant, l’aire urbaine d’Auch concentre près de 20% de la population du département soit, en équivalence, un peu plus que Paris vis-à-vis de la France. A cela il faut ajouter les habitants des petites aires urbaines, puis ceux des communes dites multi-polarisées pour rependre la terminologie de l’Insee [1]. Et puis, si on élargit un peu l’horizon, on peut considérer que la plus grande aire urbaine du Gers est Toulouse, avec ses 1.3 millions d’habitants, du fait de l’inter-dépendance des deux espaces. Conclusion : même en prenant l’un des départements français les plus enclins à la ruralité, le Gers, on voit qu’il est urbanisé. La grande majorité de ses habitants se situe dans un gradient d’urbanité, du plus métropolitain (Toulouse) jusqu’aux villages les plus éloignés des villes.

Cela a été dit par les élus de la table ronde sur les politiques publiques : la France est constituée d’archipels d’aires urbaines. Si l’on se fie aux statistiques de l’Insee, les habitants des aires urbaines et ceux des communes multi-polarisées représentent 97% de la population totale. Cette dimension ne doit pas nous échapper.

Gare aux heurts de sécession

L’un des enjeux des réformes territoriales consiste à définir l’échelon local. Soit nous assumons le fait qu’il y a des aires urbaines en campagne composées d’un centre, de banlieues, de zones péri-urbaines ; soit nous maintenons la sécession rural/urbain. Ce serait une grave décision de mon point de vue. La sécession des banlieues a produit la crise que l’on connaît, en partie pour des raisons politiques, les maires ayant façonné leurs administrés aux dimensions de leur clientèle électorale. Comment s’étonner dès lors de ces disparités ?
Désormais, le champ de tension réside dans la sécession du péri-urbain. Si les choses restent en l’état, il faut s’attendre à une crise politique majeure. Je le dis comme j’ai dit, avec d’autres, qu’il y avait de fortes conditions spatiales à l’implantation de l’extrême droite. Prenons garde à ce que cette diversité politique ne dégénère pas en crise politique.

Pour en sortir, nous devons définir une unité d’espace pertinente. Cela implique une solidarité des villes-centres, plus productives, envers les espaces considérés comme ruraux. Il ne s’agit nullement d’un sacrifice des unes envers les autres, même si cela peut en avoir de prime abord l’apparence. Tout au contraire, les régions ont, à terme, intérêt à associer les différentes situations et à mettre fin à ces formes de privilèges qui persistent encore et toujours. Saviez-vous qu’au sein de l’Hérault, tous les habitants n’ont pas le même poids politique ? Le bourrage des urnes s’opère en toute transparence et en toute légalité. Ainsi, du fait de la très forte disparité des densités de population, le vote des habitants de tel canton pèse jusqu’à 47 fois plus que celui des résidents du canton voisin… Je suis désolé : il ne suffit pas de dire que l’on habite dans un espace à faible densité pour revendiquer un si grand privilège.

A cet égard, je citerai un autre exemple. Trouvez-vous logique que les établissements scolaires situés en Seine-Saint-Denis disposent, par élève, de moins d’argent que la moyenne nationale ? Est-ce juste ? Le fait que ces élèves résident dans une zone à très haute densité constitue-t-il une raison valable, qui doit évincer les dimensions d’équité économique et sociale ? Non ! On ne peut plus continuer à vivre avec ces flux massifs, souterrains sans un vrai débat démocratique.

Il n’y a pas de fatalités

L’urbanité est un bien public à partager. C’est même ce qui pourrait arriver de mieux aux campagnes. Entendons-nous bien : s’engager dans l’urbanité ne signifie pas transformer ces campagnes en grandes villes mais leur donner la possibilité d’exercer leur droit à l’urbanité – celui de donner et de recevoir - tout en conservant leur mémoire rurale.

Les campagnes possèdent des avantages considérables. Prenons le prix du foncier. Disposer d’autant d’espaces dans une société où le prix du mètre carré avoisine les 8000€ est un atout incontestable pour innover. Le festival de Jazz In Marciac en est l’illustration la plus parlante. L’aménité de faible densité dans un contexte d’étroite connexion avec les villes via les transports et les communications autorise la création de tels événements. Reste ceci : il y a une différence entre les lieux et les hommes ; les uns sont fixes tandis que les autres bougent. Intégrer la mobilité dans le service offert aux populations est absolument décisif. C’est à cette condition que l’on pourra tout à la fois bénéficier des avantages de la faible densité de population et conserver l’étroite connexion au réseau.

Jazz In Marciac a également pour singularité d’avoir transformé cette urbanité événementielle en une urbanité permanente, avec la création d’une école de musique et l’organisation de concerts tout au long de l’année. Il n’y a donc ni fatalités naturelles, ni fatalités historiques. Tout au contraire, cet exemple nous montre que tous les lieux peuvent réussir dès lors que des acteurs, déterminés, se retrouvent autour d’une idée et sont capables d’allumer une dynamique collective. On s’aperçoit alors que les territoires, que j’appelle les lieux, peuvent produire une singularité. Non pas en se contentant de détecter une ressource déjà présente mais en la fabriquant.

Tous les « ici » sont intéressants

Les signes officiels d’origine et de qualité que sont les IGP et les AOC [2] sont une forme d’expression de cette force propulsive. Je voudrais rappeler ici une chose essentielle. L’IGP n’est pas un jeu à somme nulle, un pré carré à garder farouchement. On peut ainsi s’étonner de l’attitude des producteurs de Roquefort, l’un des tout premiers fromages labellisés AOC, vis-à-vis du combat mené par leurs collègues grecs pour que l’appellation fêta soit réservée à la seule production hellénique. La France qui produisait des fromages sous cette dénomination avait contesté cette demande comme d’autres pays européens d’ailleurs [3].

Avoir une attitude paranoïaque vis-à-vis de l’autre n’est pas la solution. Si l’on considère l’identité locale comme une ressource objective et subjective, cela signifie que l’on accepte l’idée que toutes les ressources sont potentiellement intéressantes quel que soit leur lieu de production. Nous avons eu au cours de ces journées un débat entre le « ici » et le « d’ici ». Ce que nous dit l’urbanité, c’est que tous les « ici » sont intéressants, y compris ceux qui ne sont pas « d’ici ». Les territoires ruraux doivent accepter l’idée que chacun a le droit de revendiquer son identité, qu’il soit ou non « d’ici ». On le sait : l’innovation naît souvent du décalage, d’une rencontre fortuite avec l’altérité. Accepter que s’exprime l’identité de l’autre est le préambule à toute hybridation productive, à toute innovation. C’est peut-être à cet endroit que ceux qui se réclament du rural, peuvent travailler l’image de leur identité en admettant que celle-ci est en mouvement. J’ai pour habitude de parler plutôt d’alter-identité, l’identité n’étant pas le contraire de l’altérité.

« Nous sommes dans un combat de valeurs »

La concentration de diversité et de densité n’a jamais été aussi productive. Il faut donc penser le développement des campagnes comme allant de pair avec celui de l’urbanité, ce denier étant appelé à se poursuivre. Nous sommes dans un combat de valeurs. Les valeurs portées par l’urbanité sont celles des individus. Cet horizon apparaît difficile à dépasser aujourd’hui. Le développement des campagnes ne consiste pas à proposer des contre-valeurs à celles de l’autonomie des individus et de leur créativité ; au contraire il réside dans le droit de les exploiter. Si l’on veut réinventer un horizon progressiste, il faut assumer le fait que le rural n’est pas un type de société à promouvoir mais une mémoire, véritable ressource pour construire un monde dont on assume l’urbanisation, dont on épouse et conforte les valeurs urbaines.

Avant de conclure, il convient de rappeler que l’enjeu de la justice, notamment territoriale, porte autant sur la production de biens publics comme l’éducation, l’autonomie des individus, la santé que sur la redistribution de biens privés. Les prélèvements obligatoires s’élevaient à 10% à peine au début du siècle en Europe ; ils représentent aujourd’hui 45%… Si ceux-ci ont permis de faire de belles choses, il est clairement établi que multiplier par 100 l’allocation de rentrée scolaire ne diminuera pas l’échec scolaire d’autant. L’acteur principal de l’éducation est l’apprenant, tout comme l’habitant est le principal acteur du développement local. Ne le perdons pas de vue. Je ne suis pas en train de dénigrer l’Etat providence mais de dénoncer cette tendance à croire que l’argent résoudra tous nos problèmes. Dans cette perspective, considérer les utilisateurs des biens publics non plus seulement comme des bénéficiaires mais des producteurs de ces biens peut nous être salvateur.

Conférence de Jacques Lévy, professeur de géographie et d’urbanisme, grand témoin des 20èmes Controverses européennes de Marciac, Pour des territoires vivants... Faut que ça déménage !.

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La conférence de Jacques Lévy, professeur de géographie et d’urbanisme, grand témoin des 20èmes Controverses européennes de Marciac

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