20/03/2006
Les agriculteurs dans la société

Ces rythmes différents qui font "mauvais ménage"

Jacques Rémy. Copyright Philippe Assalit

Des agriculteurs qui se plaignent de ne pas trouver de compagne ou de compagnon, des couples qui vivent à contre-temps, des parents qui redoutent que le fils goûte au fruit défendu du salariat à l’extérieur... Un changement de modèle qui, tournant le dos à la conception familiale et patrimoniale de l’exploitation, entraîne une cassure des rythmes. Au-delà des constats, Jacques Rémy nous invite à chercher le sens de ces nouveaux emplois du temps. Une intervention qui se déroulait dans le cadre de la dernière Université d’Eté de Marciac, "Traditions, urgences et perspectives : comment accorder les temps ?" (3 et 4 août 2005), organisée par la Mission Agrobiosciences et la Communauté de communes Bastides et Vallons du Gers.

"Le philosophe Jacques Rancière affirme que « les sociologues vont tenant en laisse des idées qui courent les rues ». Je vais donc tenir en laisse des idées que vous avez déjà échangées ce matin à propos de l’écartèlement entre le temps des champs et le temps des villes. Ces tensions, voire ces frictions ne datent pas d’hier - souvenez-vous du rat des villes et du rat des champs de La Fontaine...- mais elles se sont déplacées, émigrant à la campagne au gré des mouvements pendulaires des citadins, hebdomadaires ou quotidiens. Elles ont tellement pénétré le monde rural qu’elles divisent ses acteurs, selon leur catégorie socioprofessionnelle, y compris au sein d’une même famille. Dans ce contexte, le passage récent aux 35 heures a joué le rôle d’un formidable chiffon rouge agité sous les yeux des professions indépendantes : les commerçants, les artisans, les agriculteurs. Sur le plan symbolique, ces derniers ont vécu la réduction du temps de travail comme une provocation et une forme de relégation, pour ne pas dire de marginalisation ou, selon la formule de Robert Castel, de « désaffiliation », ici d’un groupe social tout entier. Au sein des ménages agricoles, ce désaccord des temps est palpable. C’est autour de ces tensions intrafamiliales que j’aimerais développer mon propos.

Tout d’abord, il me semble nécessaire d’esquisser une mise en perspective historique. Selon les sources statistiques, 80 à 90% des agriculteurs sont encore fils d’agriculteurs, ce qui fait de cette activité la plus fortement « héréditaire ». Un paradoxe pour une activité qui se désigne comme profession, donc fondée sur des critères de compétence et non sur la transmission héréditaire. En revanche, les conjointes sont de moins en moins issues de parents agriculteurs. Déjà en 1993, l’Insee observait que moins de 50 % des épouses d’agriculteurs âgées de moins de quarante ans étaient filles d’agriculteurs, là où les plus âgées l’étaient encore aux deux-tiers. Depuis, le phénomène n’a fait que progresser, même s’il est peu documenté. De même, les conjoints ou conjointes exercent de plus en plus une profession extérieure non agricole. C’est un changement considérable par rapport à l’idéal exprimé par les jeunes modernisateurs des années cinquante et soixante : celui d’une exploitation familiale, gérée par un couple auquel se joint éventuellement un aide familial. Un modèle qui avait trouvé son expression dans les Lois d’orientation de 1960-1962, avec la notion d’exploitation à deux UTH (Unité-travailleur humain). Si l’on en croit le rapport d’orientation du dernier congrès de la FNSEA en mai 2005, et les déclarations ministérielles autour de la nouvelle Loi d’orientation agricole en préparation qui entrera en vigueur en 2006, ce modèle est à jeter aux orties et l’exploitation familiale ne constitue plus désormais ni un idéal social, ni l’objet principal de la politique agricole. Par rapport à ce nouveau discours syndical et politique, les abondantes et riches réflexions de ce matin (Ndlr : cette intervention faisait suite à la resitution de cercles d’échanges entre l’ensemble des participants à cette Université d’Eté) sur la différence des rythmes entre mari et femme, au-delà des réalités ressenties dont elles rendent compte, peuvent paraître décalées ; elles se fondent en effet sur une vision de l’agriculture et sur un idéal construits dans les années quarante à soixante-dix et que nous gardons plus ou moins consciemment en tête pour les confronter à ce que nous observons aujourd’hui dans les discours et les faits, d’où la sensation de fortes discordances.

Un divorce entre la réalité et le modèle idéal

Qu’en est-il du mariage, du célibat et du salariat dans l’exploitation agricole d’aujourd’hui ? Commençons par le mariage, avec cette remarque d’un éleveur de la Tarentaise, dans les Alpes : « Avec les 35 heures, je crains qu’entre mes deux fils et mes belle-filles, cela ne se termine par des divorces ». On voit bien ici la rémanence du modèle idéal, mais la réalité est autre. Car cet éleveur est en GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun) avec ses fils, ces derniers étant également moniteurs de ski : le matin, ils traient les vaches, puis ils prennent une bonne douche parce qu’il ne faut pas « sentir la vache » quand on va donner des cours à de belles suédoises... Ils passent la journée sur les pistes et le soir, au retour, ils assument de nouveau la traite ; entre-temps, leurs femmes qui sont aux 35 heures sont revenues depuis longtemps de leur lieu de travail. Elles ont envie que leur époux soit disponible, y compris pour « sortir ». Sauf que ces derniers, une fois leur douche prise de nouveau après la traite, n’ont plus qu’une envie : dormir. Une situation qu’un des participants de mon cercle d’échange ce matin a résumée à travers un joli lapsus concernant l’épouse, « mariée à l’extérieur ». Il va de soi que l’exogamie (ndlr : l’un des conjoints est extérieur au groupe d’appartenance de l’autre) accentue le phénomène, la conjointe ou le conjoint ne souhaitant plus embrasser systématiquement le métier d’agriculteur en même temps que l’agriculteur (trice). Nous avons donc là, entre ces temps et ces rythmes, de fortes tensions qui traversent la famille, les générations, le couple et même chaque individu, tiraillé lui-même entre des aspirations contradictoires. Les dépasser en leur donnant du sens ne sera pas aisé.

J’aimerais souligner, dans un deuxième temps, la ligne de fracture qui traverse également le temps de la reproduction des familles agricoles. On sait bien, en particulier dans le Sud-Ouest, combien le célibat pose problème. Là encore, il n’est pas nouveau et constituait même dans certaines régions, comme le Béarn ou le Pays Basque, une véritable institution pour les frères et sœurs de l’héritier, au nom du droit d’aînesse. Mais le fait nouveau, depuis une cinquantaine d’années, réside dans une forme inédite de célibat : celui de l’héritier, ce chef d’exploitation qui ne parvient à trouver une épouse ou une compagne. Pierre Bourdieu l’a très finement évoqué dans trois articles réunis sous le titre « Le bal des célibataires » (1). Pour ma part, je conduis actuellement des travaux de recherche avec la Communauté de communes de la Soule, au Pays Basque, qui s’inquiète de cette situation et s’interroge sur l’attractivité du métier d’agriculteur (2). Avec Émilie Salvi, étudiante à l’ISARA de Lyon, nous cherchons à saisir le contexte et les implications pour la reproduction de l’agriculture de ce célibat. Entre autres observations qui ressortent des enquêtes de terrain, nous avons noté que les célibataires, selon leurs voisins, se caractérisent par certains déséquilibres dans leur emploi du temps. Cette mauvaise concordance entre le temps du labeur et celui des loisirs partagés ou de la vie en collectivité, serait sensible tant dans les rythmes quotidiens que dans le temps long. En d’autres termes, le voisinage pose comme diagnostic que les célibataires ont une tendance à trop travailler et à ne pas sortir assez de chez eux. Il n’est pas aisé de vérifier ça (s’agit-il réellement d’observations ou de reconstitutions a posteriori ?) et il est possible que cet excès de temps passé au travail soit une conséquence et non une cause de leur isolement affectif et social. Il reste très difficile de confirmer ces appréciations par le témoignage des individus directement concernés, surtout lorsqu’ils ont passé le cap de la cinquantaine et qu’ils se perçoivent eux-mêmes en situation d’échec.

« S’ils y goûtent, ils ne reviendront plus »

Toutefois, il est possible de compléter cette enquête par des entretiens menés, à l’inverse, avec des agriculteurs qui se sont bien intégrés dans la communauté et qui vivent une situation de couple. Le rapport au métier varie d’un cas à l’autre. Cependant, Émilie Salvi a pu pointer que ceux qui en retirent le plus de satisfaction ont presque toujours pris le temps, auparavant, de faire un détour, de quitter l’exploitation pour des stages lointains, des formations longues, voire l’exercice d’un métier autre. Ce sont également ceux qui ont mis un terme à la cohabitation avec les parents avant même d’avoir une compagne ou un compagnon, ce qui les aide plus fréquemment à en trouver un ou une. S’éloigner provisoirement de l’exploitation quand les parents sont encore jeunes et/ou exercer d’autres activités, conduit ensuite à revenir à la profession d’agriculteur en l’assumant mieux et en échappant, l’expérience aidant, aux stéréotypes. D’ailleurs, quand on a vécu le salariat, on comprend mieux ce que sont les temps des uns et des autres, contrairement aux craintes souvent formulées par les parents : « S’ils y goûtent, ils ne vont pas revenir ». La crainte est telle, le manque de confiance dans l’avenir et l’attrait du métier est si grand qu’il faudrait cacher aux enfants le monde extérieur de peur de ne plus avoir de successeur... La réalité est différente. Cette « sortie » ramène d’excellents agriculteurs, entreprenants et inventifs, qui contribuent à renouveler les formes de production. Le temps du détour n’est pas du temps perdu et l’agriculteur fonde plus sûrement une famille lorsqu’il ne s’est pas laissé étouffer par la sienne. Le calcul à courte vue d’un cycle de vie trop encadré par les parents peut entraîner ce que l’on tente de conjurer et interdire la reproduction, dans tous les sens de ce terme, pour reprendre l’analyse de Bourdieu.

Les travaux conduits en Tarentaise (en Savoie), au sein d’une équipe pluridisciplinaire, ont mis en évidence une fois de plus l’importance de la question du travail et de ses rythmes, que nous avons étudiés dans des exploitations d’élevage : de cela, les agriculteurs acceptent de parler très facilement (3). En revanche, ils ont plus de peine à évoquer, parmi les solutions possibles à leurs surcharges de travail, le salariat qui demeure encore pour beaucoup l’impensé de l’exploitation familiale. Cette question du salariat dans les exploitations dites familiales devient de plus en plus difficile à ignorer, à contourner, car les charges de travail croissent en même temps que le troupeau. De plus, le développement des activités agri-environnementales, en particulier dans les zones fragiles ou de montagne, exige encore plus de disponibilité des agriculteurs et éleveurs pour accomplir le travail qu’impliquent les cahiers des charges des contrats d’entretien ou de préservation de la nature qu’ils ont signés. On voit ainsi des exploitations, parfaitement viables, selon l’expression consacrée, sans repreneur familial : les enfants, trop conscients des charges de travail qui pèsent sur leurs parents, ne souhaitent pas leur succéder. Le développement des GAEC et des autres formes d’association est heureux mais il ne constitue une solution que s’il y a volonté de reprise par les enfants, associés d’abord aux parents puis entre eux, plus rarement en élargissant les collaborations hors du groupe familial.

Ces salariés dont on ne veut pas...

Quant à l’idée d’introduire un salarié au sein de l’exploitation familiale et de son collectif de travail, elle est souvent jugée iconoclaste, à la fois pour des raisons économiques que l’on peut comprendre (le coût du salarié) mais aussi pour des raisons idéologiques et symboliques, qui tiennent aux représentations du métier, du travail, de l’idéal de l’exploitation familiale, tout un ensemble de réticences souvent d’autant plus prégnant qu’il est peu formulé. Il devient aujourd’hui plus aisé de répondre à la première objection, d’ordre économique, car se développe la formule des groupements d’employeurs, qui apporte une solution, au moins partielle, en répartissant les charges. Il est plus difficile de lever les autres préventions, qui portent sur les rythmes de travail (les horaires, les temps et les rythmes du travail comme des congés du salarié différent effectivement de ceux des autres membres du collectif de travail) ou sur la qualité du travail (les exploitants familiaux sont souvent persuadés que l’on ne travaille bien que lorsque l’on travaille pour soi).

Or, ces rythmes peuvent s’accorder, l’expérience des groupements d’employeurs en témoigne et la méfiance envers le salarié (assez paradoxale, dans une région comme la Tarentaise où la quasi totalité des exploitants sont ou ont été eux-mêmes double actifs) peut se dissiper et l’une des façons d’y parvenir est peut-être de conjuguer dans le salariat une réponse, certes partielle, aux deux problèmes précédents. En effet, le travail à l’extérieur des conjoints correspond souvent, outre l’apport d’un salaire extérieur, à une volonté d’indépendance et au goût de ces conjoints pour tel ou tel métier et non à une situation de sous-emploi sur l’exploitation faute de travail potentiel à y réaliser. L’emploi du salarié viendrait ici tout à la fois élargir le champ des activités (diversification,par exemple) et soulager la tâche du chef d’exploitation en l’aidant à mieux gérer ses propres rythmes, en meilleure harmonie avec son conjoint et ses enfants (par exemple en prenant des vacances). S’agissant maintenant de la question de la succession, le salariat dans le cadre d’un groupement d’employeurs offre également des opportunités aux jeunes en phase de détour, qui peuvent ainsi s’éloigner provisoirement de l’exploitation parentale et se perfectionner dans le métier en partageant d’autres expériences, en attendant le moment de s’installer à leur compte. En outre, les exploitants agricoles, à tort ou à raison, sont plus accueillants et plus confiants envers des jeunes (stagiaires par exemple) issus du milieu agricole et le seraient également plus avec des salariés eux-mêmes fils d’agriculteurs en attente d’exploitation. Ce serait aussi offrir une chance supplémentaire à la succession hors cadre familial, en ouvrant la possibilité d’une association avec le salarié puis d’une installation progressive de certains de ces jeunes (tous n’ayant pas une exploitation parentale à reprendre), dont on aurait su apprécier au fil du temps la qualification et l’implication personnelle dans la conduite de l’exploitation, y compris lorsque ces jeunes sont d’origine non agricole...

Les agriculteurs et éleveurs ne peuvent aller durablement au-delà de leurs forces ; ils ne peuvent continuer à décourager leurs propres enfants par l’ampleur des tâches à accomplir. Ils doivent prendre le temps de réfléchir à des formules novatrices, reconsidérer le salariat et l’intégrer dans l’exploitation familiale, multiplier les formes d’association, inventer de nouvelles formes de reprise des exploitations, reconsidérer la place et la division des tâches entre conjoints, bref inventer de nouveaux partages des temps pour mieux assurer leur avenir".

1- Bourdieu, Pierre, 2002, Le bal des célibataires : crise de la société paysanne en Béarn, Éditions du Seuil, collection Points, 266 pages.
Pierre Bourdieu, y écrit en 4ème de couverture : « Le célibat est un des drames les plus cruels que la société paysanne ait connus au cours des dernières décennies. Il a contribué, plus qu’aucun autre facteur, l’émigration mise à part, au dépérissement et à la disparition des petites entreprises agricoles qui étaient au fondement de l’ordre rural d’autrefois ».

2- Salvi, Émilie, 2005, Agriculteur en Soule : un métier attractif ? Lyon, ISARA, 2005, 98 pages + annexes.

3- Dobremez, L., Havet, A., Madelrieux, S., Mauz, I. Pauthenet, Y., Rémy, J. Travail, espaces et paysans dans les Alpes du nord. Approche pluridisciplinaire dans le contexte d’un projet d’agriculture durable, Lyon, INRA/PSDR, 2005, 32 pages.

Une intervention du sociologue Jacques Rémy (Inra)

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