17/07/2015
Contribution aux Controverses européennes de Marciac 2015 (17 juillet 2015)
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Coexistence ou le territoire en partage

"On sent monter une tension entre au moins deux visions conflictuelles du développement territorial en Bretagne... Pour simplifier, une première vision plutôt économique et libérale qui entend agir au nom de l’emploi et de la création d’activités, une seconde plutôt écologique qui intervient au nom de la protection de l’environnement... Entre les deux, une majorité d’acteurs et de citoyens rarement appelés à se prononcer démocratiquement sur ces questions qui engagent l’avenir régional et en partie le leur, sans écarter des incidences plus globales, rendues visibles par la montée en généralité des conflits dits locaux !"
C’est ce fil que déroule Rémi Mer en contribution aux Controverses européennes de Marciac qui se tiendront les 28 et 29 juillet prochains sur le thème de la coexistence. Et de plaider pour une coexistence pacifique, élaborée autour d’une table des négociations, non dénuée de convivialité.
Lire la contribution de Rémi Mer et accéder aux contributions filmées et écrites...

Coexistence ou le territoire en partage

Sans vouloir fuir un débat national autour de projets comme la retenue de Sivens ou l’aéroport de Notre-Dame-des-landes, j’observe localement sur un territoire plus restreint (le département du Finistère) l’émergence de conflits locaux de diverses natures avec des situations de blocage qui entravent des initiatives de développement. Cela va de l’implantation d’une nouvelle usine (la SILL de Plouvien) ou d’un nouveau bâtiment (station de la Sica de Saint-Pol-de-Léon) dans des zones protégées par la loi Littoral pour ces deux cas, d’une unité de méthanisation (Langolen), d’une centrale à gaz (Landivisiau), de construction de retenues d’eau pour limiter les risques d’inondation en amont de la ville de Quimper… Tous ces projets affectent directement ou non l’agriculture par l’utilisation du foncier, la valorisation des produits et sous-produits ou la création de nouvelles activités. La liste serait plus longue si l’on devait rajouter les conflits locaux (ex : extension de porcheries) ou autour du problème des marées vertes en Bretagne avec des manifestations locales et des contre-manifestations, qui - pour l’instant - restent pacifiques. Il n’empêche : on sent monter une tension entre au moins deux visions conflictuelles du développement territorial dans une région très attachée à sa propre identité. Pour simplifier, une première vision plutôt économique et libérale qui entend agir au nom de l’emploi et de la création d’activités, une seconde plutôt écologique qui intervient au nom de la protection de l’environnement, voire des générations futures. Entre les deux, une majorité d’acteurs et de citoyens rarement appelés à se prononcer démocratiquement sur ces questions qui engagent l’avenir régional et en partie le leur, sans écarter des incidences plus globales, rendues visibles par la montée en généralité des conflits dits « locaux » !

Chacun peut revendiquer sa propre légitimité, mettre en avant la noblesse de ses arguments et s’abriter derrière sa propre logique de développement sans prendre en compte celle de « l’autre camp ». Pire, tout se passe comme si les promoteurs et les opposants s’ignoraient superbement, si ce n’est à coup de déclarations vindicatives par voie de presse dans les médias locaux. Cela aurait plutôt tendance à accentuer le conflit (la guerre des communiqués et des droits de réponse) plutôt qu’à l’atténuer. Ces situations de tension, voire de blocage, deviennent à la longue très coûteuses d’abord pour les porteurs de projets et sans doute aussi pour la collectivité. Ces visions sont-elles si « irréductibles » ? Est-ce profitable ou bénéfique pour les habitants du territoire concerné ? Dans la plupart des cas cités ci-dessus, il n’existe pas d’instance, ni de processus de concertation qui permettraient aux « parties prenantes » de s’exprimer, vraisemblablement de s’opposer, mais aussi de s’entendre sous la bonne garde d’un garant des règles d’écoute et de respect mutuel. A défaut, le conflit s’enlise, les esprits s’échauffent et l’issue, quelle qu’elle soit, s’imposera dans un rapport de forces parfois économique, de plus en plus souvent judiciaire, rarement politique, et à tous les coups médiatique en prenant à partie l’opinion publique locale.

Le problème de la coexistence pose autant la question de l’émergence des conflits sur un territoire donné, par les acteurs du territoire, que ce soit des conflits d’usages (ex : attribution de foncier) ou de valeurs à travers les conflits de modèles de développement agricole (« dominants » vs « alternatifs » avec une voie médiane autour de l’agroécologie). Nombre de ces conflits tirent leur origine d’une agression (intentionnelle ou non) et/ou de façon symétrique de peurs justifiées ou non le plus souvent par méconnaissance, voire par idéologie. En même temps, cette opposition parfois violente oblige les acteurs eux-mêmes, ie ceux qui souhaitent vivre et rester sur ce même territoire pour un temps long à partager les modalités de gestion de ces conflits sur la durée sur la base d’accords partiels et de désaccords certains. Ce n’est pas sans conséquence pour les agriculteurs ; ceux-ci sont plus que d’autres attachés « organiquement » et symboliquement à leurs terres, car ils ne peuvent se résoudre à fuir leurs voisins, dont certains sont venus là au nom de la mobilité et de l’attractivité réunies. Cela interpelle non seulement les protagonistes mais plus encore ceux qui ont en charge l’intérêt général, qu’ils soient élus locaux ou représentants de la chose publique (res publica).

La question de la coexistence suppose (ou impose ?) le respect et la reconnaissance réciproque des différences de logique et d’analyse, intégrant les impacts sur le territoire même (services ou externalités), voire au-delà. En clair, si les conflits font vivre les avocats et nourrissent les rancœurs, ils ne peuvent tenir de modes de relations durables et vivables pour les uns et les autres. S’il est facile d’engager un conflit (« mettre le feu »), de l’entretenir, il faut à un moment ou à un autre sortir d’un conflit (appeler les pompiers pour éteindre l’incendie), soit par la médiation (accord tacite ou non), par l’imposition de la loi, le rapport de forces ou la reconnaissance de l’autre, par delà les divergences. De nombreux conflits sont désormais initiés par des acteurs « étrangers » au territoire, ce qui pose des questions de coexistence non seulement le temps du conflit, mais aussi au delà quand les tensions sont apaisées et quand une partie de ces protagonistes (perçus comme fauteurs de troubles) quitte le territoire, comme cela peut être le cas de ZAD (zones à défendre).

Certes les conflits peuvent s’avérer utiles, voire nécessaires à l’élucidation publique des projets (cf travaux d’André Torre ), car « ils sont le plus souvent l’expression de revendications légitimes et d’oppositions démocratiques ». Ce qui divise est aussi ce qui réunit, à condition que soient organisés -démocratiquement- les instances et lieux de débat, d’échange des arguments. Au final, la décision gagnera à être prise avec plus de transparence et en dehors des pressions, et non à l’issue d’un rapport de forces occultes quand ce n’est pas le résultat de manipulations. C’est aussi un enjeu de démocratie et pas seulement d’acceptabilité sociale.

Il ne faut pas pour autant sous-estimer l’impact des conflits sur ceux qui les vivent ou parfois les subissent sans les avoir choisis. Les conflits laissent tellement de traces… qu’ils font partie de l’histoire du territoire, parfois pour des générations. Or tout le monde n’a pas la même capacité à assumer les conséquences d’un conflit (surtout non intentionnel). Il ne s’agit pas seulement d’instinct guerrier (et mâle ?), même si cela peut s’avérer être une des composantes, mais de fragilité (psychologique et sociologique) devant des formes d’interpellations, voire de contestations souvent nouvelles et inattendues. Une partie du mal-être des agriculteurs vient de ces tensions sociales internalisées, de cette incompréhension, doublée d’un manque de reconnaissance. Quand on voit les dégâts de certains conflits (on ne parle pas ici des guerres), cela plaide à mon sens pour une politique de prévention intelligente des tensions avant qu’elles ne dégénèrent. Sur un même territoire, les acteurs, les habitants sont contraints de trouver un modus vivendi pour définir un avenir commun (« Our commun future ») au risque de confrontations salutaires, mais en évitant les guerres inutiles et les victimes collatérales. Le choix reste là aussi posé entre diplomatie et armes de dissuasion. Pas de quoi se battre pour cela… vive la coexistence pacifique. La table des négociations peut aussi être celle de la convivialité.

Rémi Mer, Consultant.

Retrouvez les contributions filmées sur AgrobiosciencesTV

Sur le thème « Nouveaux résidents et agriculteurs : la grande brouille ?

  • "On évite de travailler le week-end", par Roger Beziat. Cet agriculteur met en évidence la nécessité du dialogue et du partage pour redéfinir un espace commun, au sein duquel chacun trouve son compte.
  • Une coexistence de tranchée, par Michèle Gascoin, agricultrice et ancien maire de Cobonne (Drôme).

    Sur le thème : Afrique, Le modèle paysan survivra-t-il à l’agribusiness ?- -Jean-Christophe DEBAR, Farm.

Et les contributions écrites :

Télécharger le programme détaillé et le bulletin d’inscription (document interactif) des 21èmes Controverses européennes de Marciac



Par Rémi Mer, consultant

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