19/05/2014
Agriculture et société. Vient de paraître (19 mai 2014)
Mots-clés: Normes

La traçabilité, une opportunité de développement pour les paysans du Sud ?

Si les consommateurs européens sont friands de filières éthiques - au moins dans les représentations-, ils devraient aussi se demander si l’accès au marché international est une vraie opportunité de développement pour les producteurs du Sud ou un risque de se faire broyer tout cru dans la compétition marchande internationale.
Tanguy Martin, Ingénieurs Sans Frontières – Groupe thématique développement agricole et alimentaire, livre son point de vue à la Mission Agrobiosciences.

La traçabilité, une opportunité de développement pour les paysans du Sud ?

Le terme un peu barbare de traçabilité désigne un moyen technique permettant de connaître l’histoire d’un produit. Dans le secteur de l’alimentaire, la traçabilité est obligatoire dans la réglementation européenne unifiée depuis plus d’une décennie (Règlement n° 178/2002). Au-delà de l’enjeu réglementaire, la traçabilité des denrées alimentaires répond aux attentes d’un grand public européen confronté à des scandales alimentaires et à la recherche de filières localisées ou éthiques. Elle peut aussi être utilisée comme une barrière technique d’accès aux marchés européens. Ainsi, mettre en place un suivi de produits du producteur au consommateur est un véritable défi pour de nombreux producteurs agricoles du Sud. Cependant, ils ne peuvent accéder au marché rémunérateur de l’Union européenne qu’à la condition de permettre la traçabilité de leurs produits en aval de la filière, tout en répondant à un certain nombre d’autres normes réglementaires obligatoires en Europe.

La mise en place technique d’un tel système nécessite des moyens économiques importants et n’est possible que pour un volume de production conséquent, laissant aux producteurs du Sud deux options. Dans la première, le producteur est une entreprise basée sur une main d’œuvre complètement salariée, aussi appelée une plantation, terme hérité de la colonisation. Elle peut appartenir à un patron local ou à un grand groupe du Sud ou du Nord. Si elle peut générer d’importants revenus, elle ne favorise pas souvent la sortie de la pauvreté de ses travailleurs salariés. Dans la seconde, la production est basée sur une main d’œuvre majoritairement familiale. Le seul moyen est alors de se réunir collectivement pour valoriser la production en société, coopérative, groupement d’intérêt économique, etc. Il y a un enjeu important pour ces petits producteurs, vivant souvent sous le seuil de pauvreté, à accéder aux marchés internationaux, plus rémunérateurs que leurs marchés locaux.

Néanmoins, maîtriser la traçabilité nécessite pour eux d’acquérir de nouvelles compétences. Leur développement passe donc par ce que les Anglo-saxons appellent empowerment [1]. Pour se former au respect de ces normes réglementaires, ces petits producteurs peuvent, paradoxalement, s’appuyer sur des normes dites volontaires, par exemple l’Agriculture biologique ou le Commerce équitable. En effet, ces normes imposent elles-mêmes des systèmes de traçabilité. Cependant, elles ouvrent aussi la possibilité d’un accompagnement technique, notamment par des ONG locales ou étrangères. Ainsi, répondre à des normes volontaires « éthiques » peut faciliter à des producteurs pauvres du Sud l’accès au marché européen en respectant ses normes réglementaires. Il est même intéressant de voir que des groupements de producteurs souvent considérés comme défavorisés sont capables de mettre en œuvre des systèmes de traçabilité aussi performants que des gros groupes agroalimentaires.

Reste à savoir si l’accès au marché international est une vraie opportunité de développement pour ces producteurs du Sud ou un risque de se faire broyer dans la compétition marchande internationale. On pourrait imaginer un autre développement agricole basé sur l’augmentation de la rémunération sur les marchés locaux engageant un cercle vertueux économique à des échelles régionales. En tout cas, ce sera à ces producteurs et aux populations du Sud de décider quel développement ils souhaitent construire pour eux_mêmes. La seule chose que l’on puisse faire depuis le Nord est d’échanger avec eux sur nos outils et nos pratiques pour que ces producteurs puissent identifier les capacités dont ils ont besoin et comment les acquérir. Peut-être que des producteurs d’ananas équitables au Bénin pourront expliquer aux dirigeants de la société Spanghero, qui a défrayé la chronique pour avoir produit des « lasagnes pur bœuf au cheval », comment mettre en place une traçabilité exemplaire.

Tanguy MARTIN, Ingénieurs Sans Frontières – Groupe thématique développement agricole et alimentaire

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Par Tanguy MARTIN, Ingénieurs Sans Frontières – Groupe thématique développement agricole et alimentaire

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